Pierre Hadot - La Citadelle Intérieure, Introduction aux Pensées de Marc Aurèle (1992)


"La Citadelle Intérieure "

Introduction aux pensées de Marc Aurèle (1992)

Pierre Hadot

Abrégé résumé par César Valentine




Les annotations avec des chiffres romains (XI,7), renvoient aux "Pensées pour moi-même" de Marc Aurèle

 

 

(Marc Aurèle est un empereur philosophe stoïcien romain né en 121 à Rome et mort en 180. Pour une biographie complète, la page wikipedia est bien fournie)



Marc Aurèle (121-180) l’Empereur Philosophe

Etre philosophe, ce n’est pas avoir reçu une formation philosophique théorique, ou être professeur de philosophie. C'est après une conversion, professer un mode de vie différent des autres hommes.

Marc Aurèle apprend de Rusticus, son maître de philosophie, que la fin de la philosophie, c'est d'avoir une raison droite. La philosophie consiste à redresser son caractère.

“Les pensées” sont un recueil de notes que Marc Aurèle a écrit pour lui-même. Il a consigné dedans la règle (agôgé) de sa vie personnelle. Ces notes sont destinées à avoir toujours à l’esprit les règles de vie essentielles : contrôler son discours intérieur, ne faire que ce qui rend service à la communauté, accepter les événements du destin.

Ces notes sont rédigées selon une forme littéraire très raffinée, car c'est la perfection des formules qui peuvent leur assurer leur efficacité psychologique, leur force de persuasion.

 

La pratique et la théorie

Les pensées n'ont qu'un seul thème : la philosophie. il y est dit que l'homme de bien doit s'efforcer d'agir avec justice au service des autres, d'accepter avec sérénité les événements qui ne dépendent pas de lui, et de penser avec rectitude et vérité.

 

Donc partout il dépend de toi :

  1. D'appliquer aux représentations intérieures les règles de discernement afin que rien ne s'infiltre en toi qui ne soit pas objectif 
  2. De te conduire avec justice envers les hommes
  3. De te complaire avec piété dans la présente conjonction des événements

 

Les dogmes et leur formulation

Le bien et le mal sont en l'homme : le bien c'est la vertu, le mal c'est le vice. Le bien, c'est ce qui rend l'homme juste, tempérant, courageux et libre. Et le mal, c'est ce qui provoque le contraire.

Il te faut donc des principes, et ces principes il faut sans cesse te les rendre présents. Ils doivent faire l'objet d'une démonstration rationnelle pour s'inscrire comme une vérité en toi : “les écrire pour soi-même, c'est faire retraite en soi-même”. 

Marc-Aurèle rassemble ainsi les points fondamentaux de la doctrine. C’est l'accumulation des notes qui augmente leur efficacité psychique.

 

Huit "kephalaia" = huit injonctions fournissant des ressources pour accepter avec sérénité ce qui nous arrive

Si tu t'irrites de quelque chose, c'est que tu as oublié : 

  1. Que tout arrive conformément à la nature universelle
  2. Que la faute commise ne te concerne pas
  3. Que tout ce qui arrive est toujours arrivé ainsi et arrivera toujours ainsi, et en ce moment même arrive partout de cette manière
  4. À quel point les hommes forment une communauté. Non pas une communauté de sang, mais une communauté d'intellect : les hommes sont faits les uns pour les autres
  5. Que l'intellect de chacun est Dieu, et qu'il s'est écoulé en chaque homme en descendant de là-haut
  6. Qu'à chacun de nous, rien n’appartient en propre, le corps et l'âme viennent d'en haut
  7. Que tout est jugement de valeur
  8. Que chacun ne vit et ne perd que le seul présent

 

Puisque le seul bien est le bien moral, la douleur et le plaisir ne sont pas des maux. Le seul mal est le mal moral, c'est pourquoi la faute que l'on commet contre nous, ne nous touche pas. Je ne peux pas subir de dommages d'autrui. Le mal est uniquement dans notre jugement, c’est-à-dire dans la manière dont nous nous représentons les choses. Donc toute faute est en fait un faux jugement, c’est-à-dire le résultat de l'ignorance.

Pour les stoïciens, tout vient de la nature selon la volonté de la nature. Le monde est rationnel, c'est la nature qui gouverne le tout, elle est la providence.

(Stoïcisme - rationalité de la nature - unité ≠ Épicurisme - les atomes - dispersion).

La méchanceté des hommes est une conséquence nécessaire du don de liberté, et pourtant tout arrive conformément au destin. La nature universelle est immense, la durée de la vie est minuscule, la terre n'est qu'un point dans l'espace : la renommée et la gloire posthume sont toutes deux vaines.

 

Tous ces dogmes se cristallisent autour de trois règles :

  1. La discipline de la pensée : suppose les dogmes de la liberté de jugement
  2. La discipline de l'action : suppose les dogmes relatifs à l'existence de la communauté
  3. La discipline du consentement : suppose les dogmes de la providence et de la rationalité de l'univers

 

Peu importe une vie longue ou courte, car à chaque instant et dans chaque chose, c'est la totalité de l'être qui est présente.

"De toute éternité, toutes choses sont de contenu identique, repassent par les mêmes cycles" (II,14,5).

La condition humaine est malheureuse quand elle n'est pas guidée par la raison : "bouffonnerie et lutte sanglante, agitation et torpeur, esclavage de chaque jour !" (X,9).

Une cité, c'est un groupe d'êtres soumis aux mêmes lois. Or le monde est un groupe d'être soumis aux mêmes lois : la loi de la raison. Donc le monde est une cité.

 

Les trois disciplines de vie 

Elles déterminent le rapport de l'individu :

1) à sa propre pensée

2) aux autres hommes

3) au cours nécessaire de la nature




Donc il dépend de toi : 

  1. D'appliquer à la représentation les règles de discernement = jugement objectif = un discours qui ne peut jamais se tromper
  2. De te conduire avec justice
  3. De te complaire dans le destin

 

Te suffisent :

  1. Le jugement objectif
  2. La présente action, à condition qu'elle soit accomplie pour la communauté
  3. La bonne disposition intérieure qui te fait aimer le destin

 

Donc il y a :

  1. La possibilité de modifier sa pensée, qui suppose la liberté de juger
  2. La justice, qui suppose l'attraction entre les hommes
  3. La nécessité dans le monde physique, qui suppose la causalité de la nature

 

L’écriture comme exercice spirituel

La vie philosophique stoïcienne consiste dans la maîtrise du discours intérieur. 

"Ce qui nous trouble ce ne sont pas les choses, mais nos jugements sur les choses" (Épictète).

Le but des propos d'Épictète, c'est de modifier le discours intérieur de ses auditeurs. Il pratique une thérapeutique de la parole.

L'acte d'écrire, c'est l'acte de se parler à soi-même, c'est donc l'acte de composer avec le plus grand soin, de chercher la version qui produira le plus grand effet sur soi-même au moment où l'on écrit. Tout est dans l'action d'écrire. Il faut donc pratiquer l'écriture pour s'influencer soi-même, pour transformer son discours intérieur par la méditation des règles de vie du stoïcisme.

 

Éveillés et dormeurs

"Tous nous travaillons ensemble à l'achèvement d'une seule œuvre, les uns en le sachant, en en ayant conscience, les autres à leur insu" (VI,42,1).

La nature a intégré dans son plan la liberté, donc aussi l'inconscience et la résistance. De fait, certains seront des dormeurs ou des opposants. “Pour ces dormeurs, ce qu'ils rencontrent chaque jour paraît étranger" (Mar Aurèle, cité dans des fragments).

 

Sur la sagesse

La sagesse est la perfection absolue. On est sage ou on ne l'est pas, la moindre faute éloigne donc de la sagesse. Cependant, le progrès moral est possible au sein de la non-sagesse. Il y a donc des degrés dans la non-sagesse, et donc des degrés dans la gravité des fautes. Pour Épictète, par exemple, la passion amoureuse est plus pardonnable que l'ambition.

 

Attitude vis-à-vis du temps chez les stoïciens et les épicuriens

La concentration sur le présent permet à la fois de saisir la valeur incomparable de l'instant présent et de diminuer l'intensité de la douleur, en prenant conscience du fait qu'on ne la sent, et la vit, que dans l'instant présent.

"Le monde n'est que métamorphose, la vie n'est qu'une opinion" (Marc Aurèle IV,3,11).

 

Sur l'indifférence

Le principe du stoïcisme, c'est l'indifférence aux choses indifférentes :

  1. La seule valeur est le bien moral, il dépend de notre liberté. Tout ce qui ne dépend pas de notre liberté n'est ni bon ni mauvais, c'est-à-dire est indifférent (pauvreté, richesse, santé)
  2. On ne doit pas faire de différence entre les choses indifférentes, donc on doit les aimer également car elles sont voulues par la nature universelle

Pour Ariston, aucune chose de la vie quotidienne n'a d'importance. C’est l’aspect idéal de la morale. Mais une telle pensée conduit au scepticisme.

Pour les stoïciens orthodoxes (Sénèque, Marc Aurèle, Epictète), on peut donner une valeur morale aux choses qui ne dépendent pas de nous, et cela en admettant l'existence d'obligations politiques, sociales, familiales. Ces obligations sont le domaine des "kathékonta" (les devoirs).

 

Accorder sa volonté à la volonté du monde

Le stoïcisme est une philosophie de la cohérence avec soi-même. Par la raison, l'homme découvre que c'est l'activité même du choix qui est la valeur suprême, et non les objets sur lesquels porte l'instinct de conservation. 

L'accord volontaire avec soi-même coïncide avec la tendance de la raison universelle, qui fait du monde entier un vivant accordé à lui-même.

"Tout ce qui est accordé avec toi, est accordé avec moi, ô monde" (IV,23).

La raison universelle veut ce monde tel qu'il est, sa volonté est toujours identique. Ainsi, le sage doit, comme la raison universelle, vouloir intensément chaque instant, et que les choses arrivent éternellement comme elles arrivent.

 

L’amour de la sagesse n’est pas la sagesse

Le philosophe aime la sagesse car il sait qu'il en est privé. De même, Eros, le dieu de l’amour, aime la beauté car il sait qu'il en est privé. Eros n'est ni Dieu, ni homme, il est un daïmôn intermédiaire entre les deux. La figure de Socrate coïncide avec celle d'Eros. La philosophie n'est donc pas la sagesse, mais l'exercice de la sagesse. Le philosophe est donc un non-sage.

Le sage étant très rare, toute l'humanité est insensée. C'est pourquoi il y a corruption, déviation de la raison. Cependant, dans la non-sagesse, il y a deux catégories d'hommes :

  1. Les non-sages inconscients de leur état : les insensés
  2. Les non-sages conscients de leur état et qui essaient de progresser : les philosophes

 

Le sage idéal serait celui qui pourrait, à chaque instant, faire coïncider sa raison avec la raison universelle. De fait, seul le sage possède la connaissance parfaite de la réalité, le philosophe ne la possède pas.

La philosophie stoïcienne a donc pour but de guider le philosophe dans l'incertitude de la vie quotidienne en lui proposant des choix vraisemblables que la raison peut approuver, sans avoir la certitude de bien faire. Ce qui compte, ce n'est donc pas le résultat ou l'efficacité, c'est l'intention de bien faire (≈ esprit chevaleresque).

 

Philosophie et discours sur la philosophie

Il ne faut pas confondre philosophie, et discours sur la philosophie : logique, éthique, physique, ne sont séparées que dans l'enseignement, mais ces pratiques sont confondues en un acte unique quand on exerce concrètement la philosophie.

Logique, éthique et physique ne sont donc pas des parties de la philosophie, mais des parties du discours se rapportant à la philosophie. Effectivement, le discours d'enseignement exige des exposés théoriques de : 

  1. Logique : étude abstraite des règles du raisonnement
  2. Éthique : étude abstraite de la conduite humaine et des règles auxquelles elle doit obéir
  3. Physique : étude abstraite de la structure et du devenir du cosmos

 

Alors que la philosophie elle-même étant un exercice de sagesse, physique, éthique et logique sont impliquées les unes dans les autres :

  1. Logique : acte de bien parler et de bien penser
  2. Éthique : acte de bien agir
  3. Physique : acte de vivre comme une partie du tout cosmique

 

Ces trois parties sont donc dans la philosophie, un seul acte qui ne se différencie que dans la mesure où il s'oriente vers les trois aspects de la réalité :

  1. Le discours (logique)
  2. La société (éthique)
  3. Le cosmos (physique)



Les trois opérations de l'âme

  1. Jugement sur la valeur des choses
  2. Impulsion à agir
  3. Désir d'acquérir ce qui est bon

 

Ces trois opérations de l’âme équivalent à une délimitation de notre sphère propre de liberté. Seuls les actes de notre âme dépendent de nous, car nous pouvons les choisir librement. C'est dans le principe directeur que se situent la liberté et le vrai moi.



 

“Les trois activités de l'âme” et “Les trois domaines de l'exercice philosophique”

 

I.  Domaine de la logique

 

Activité de l'âme = discours intérieur, jugement

Naturellement, l'âme reçoit des images provenant des sensations du corps, elle développe alors un discours intérieur, c'est le jugement, il est subjectif. Le désir et l'impulsion vers l'action résultent de ce discours intérieur. Nous désirons une chose car on s'est dit qu'elle était bonne.

Exercice philosophique = assentiment

il faut donc critiquer chaque représentation, pour n'ajouter rien de subjectif dans notre jugement.

 

 

II.  Domaine de l'éthique

 

Activité de l'âme = action

L'action est provoquée par l'instinct de conservation, mais l'action humaine ne peut espérer être totalement efficace. L'homme ne peut qu’espérer et désirer que lui arrive ce qui lui convient, et que soit écarté ce qu'il craint.

 

Exercice philosophique = impulsion à l’action

Nous devons faire des actions appropriées à notre nature raisonnable, c’est-à-dire des actes justes et qui servent le bien de la communauté. 

L'action est quelque chose qui dépend de nous, et qui porte sur des choses qui ne dépendent pas de nous (les autres, la politique, la santé…). Ces actions portent sur des choses indifférentes (au sens stoïcien), cependant ces actions ont une justification rationnelle, car elles sont guidées par la justice et le bien de la communauté.



III.  Domaine de la physique

 

Activité de l'âme = le désir

Le désir a pour domaine, non ce que l'on fait soi-même, mais au contraire ce qui arrive, c'est-à-dire les événements qui nous arrivent en vertu du destin.

Celui qui désire n'agit pas, il est dans une certaine disposition d'attente. Cependant, le désir dépend de nous, l'âme est libre de désirer telle ou telle chose, ou de renoncer à la désirer.

 

Exercice philosophique = désir et aversion

Il faut désirer le bien moral, et fuir le mal moral. Le bien moral et le mal moral dépendent de nous. De plus, il faut être indifférent à ce qui ne dépend pas de nous.
La discipline du désir porte sur les passions que l'on éprouve lors d'événements.

 

 

Enseignements théoriques et exercices philosophiques

Pour les stoïciens, la passion n'est que la raison pervertie par l'effet des mauvais jugements. Il y a donc une différence avec Platon qui fait la distinction raison/passion. On ne peut donc pas rapprocher les trois actes de l'âme chez les stoïciens (l'activité rationnelle de jugement, l'impulsion à l'action, le désir) et les trois parties de l'âme que distinguent les platoniciens (la partie rationnelle, la partie colérique qui est le principe d'action, la partie désirante qui est le principe de plaisir et de passion).

Pour les stoïciens, la philosophie, en tant que conduite de vie, est au même titre une logique, une éthique, une physique : les trois sont totalement liées. Ainsi, le faux philosophe se contente de lire des discours théoriques sur la philosophie, au lieu de changer la conduite de sa propre vie. 

C’est pour cela qu’il faut distinguer logos et action : la logique est une partie du discours théorique, mais la discipline de l'assentiment est la logique vécue. Les exercices philosophiques permettent de mettre en pratique la théorie. Ainsi, s’il y a bien une distinction dans l’enseignement philosophique entre logique, éthique et physique, il n’y en a pas dans l’exercice à la vie philosophique : les trois exercices de l'âme sont liés (exemple : pour discipliner ses jugements il faut comprendre la théorie de la nature).

 

Sur la logique

La logique est l'enseignement absolument nécessaire : "Sans la logique sauras-tu si je ne t'abuse pas par un sophisme ?" (Epictète). La logique permet de rendre ferme les dogmes reçus par l'enseignement de la physique et de l'éthique, car elle révèle les erreurs de raisonnement.

Mais la logique peut être stérile : elle est une discipline purement critique, qui n'enseigne aucun dogme, mais qui examine et critique tout le reste. Le danger de cette étude technique, c'est qu'elle ne reste que théorique, et devienne une fin en soi, un moyen de parader. Dans ce cas, la logique deviendra nuisible à l'exercice philosophique.

 

 Conditions de possibilité des trois disciplines

  1. La discipline de l'assentiment nécessite que le philosophe découvre sa liberté à l'égard des représentations et des lois rigoureuses de la raison
  2. La discipline de l'impulsion nécessite que le philosophe découvre sa place dans la communauté humaine
  3. La discipline du désir nécessite que le philosophe se considère comme une partie du tout cosmique

 

Les trois disciplines d'Épictète régissent les rapports de l'homme :

  1. Avec sa propre raison = discipline de l'assentiment (logique)
  2. Avec les hommes = discipline de l'impulsion (éthique)
  3. Avec l'univers = discipline du désir (physique)

 

La totalité de l'être humain se met en rapport avec la totalité de la réalité. Pour les stoïciens, la totalité caractérise l'être vivant. Être un tout, c'est être cohérent avec soi-même.

 

 

 

La discipline de l'assentiment

Il faut accepter uniquement des représentations objectives ou adéquates.

La sensation est un processus corporel :

Objet → sensation → crée une image dans la partie directrice de l'âme → cette image (phantasia) a un double aspect :

  1. Elle remplace l'objet, s'identifie avec l'objet
  2. Elle modifie l'âme sous l'action de l'objet. Donc toute image est suivie d'un discours intérieur

 

La fantasia est corporelle, tandis que le discours intérieur est incorporel. Le discours intérieur est une activité de la partie directrice de l'âme : nous pouvons ou non y donner notre assentiment. Le processus cognitif a donc un double aspect passif-actif.

"L'insensé pense que les choses sont comme elles apparaissent à la première émotion de son âme" (Épictète rapporté par Aulu-Gelle).

Il faut donc une définition physique des représentations afin de produire une représentation adéquate, c'est-à-dire une représentation qui corresponde exactement à la réalité. Ainsi, le discours intérieur n'est qu'une description pure et simple de l'événement, sans aucun jugement de valeur subjectif.

"Il a été mis en prison. Qu'est-il arrivé ? Il a été mis en prison. Mais le "il est malheureux", on l'ajoute de son propre fond" (Épictète) : Qu'on ait dit du mal de toi, cela ne veut pas dire qu'on t'ait fait du tort.

Les choses ne touchent pas l'âme, elles ne peuvent produire aucun jugement, elles sont en dehors de nous. Les choses ne touchent pas l’âme, car l’âme est la partie directrice, et donc elle seule est libre, elle seule peut donner ou refuser son assentiment au discours intérieur qui dit ce qu'est l'objet représenté.

Les choses ne peuvent franchir la “citadelle intérieure". Ce ne sont pas les choses qui viennent à nous, c'est nous qui allons à elles (entendu au sens psychologique et moral). C'est l'homme qui dit ce qui est bien et mal. Le jugement est dans l'homme, et non dans les choses.

"Ce qui nous trouble, ce sont nos jugements sur les choses" (Marc Aurèle et Épictète), or, l'âme est libre de juger des choses comme elle le veut. Le principe directeur se modifie en choisissant tel ou tel jugement sur les choses, donc telle ou telle représentation du monde : l'âme se modifie elle-même.

"C'est l'âme qui se change elle-même en connaissance ou méconnaissance des choses".

"La mort n'a rien de redoutable, mais c'est à cause du jugement que nous portons sur la mort, à savoir qu’elle est redoutable, c'est cela qui est le redoutable dans la mort" (Manuel d'Arrien).

Le pouvoir du principe directeur s'exerce donc dans les jugements de valeur. Il faut donc toujours faire l‘effort de se répéter que le seul bien est le bien moral, que le seul mal est le mal moral, et que ce qui n'est ni bon ni mauvais moralement est indifférent, donc sans valeur.

Quand nous transformons notre regard, nous prenons conscience du pouvoir intérieur que nous avons de voir les choses telles que nous voulons les voir. Donc grâce à la discipline de l'assentiment, la transformation de la conscience du monde entraîne une transformation de la conscience du moi. Le moi prend conscience de lui-même comme d’un îlot de liberté au sein de l'immense nécessité. On délimite alors notre vrai moi par opposition à ce que nous croyions être notre moi : c'est alors la paix de l'âme, rien ne peut plus m'atteindre.

 

Exercices de la délimitation de soi

Dans l'être que je suis, ni le corps ni le souffle vital (pneuma) ne sont proprement à moi. Bien sûr je dois en prendre soin par la doctrine des devoirs, et la doctrine des actions appropriées à la nature. Mais le corps et le souffle vital ne sont pas totalement à moi car ils me sont imposés par le destin, indépendamment de ma volonté.

Par contre, l'intellect, c’est-à-dire le principe directeur (l’hégémonikôn), nous est aussi donné, mais comme une source d'initiative, un "je" qui décide.

 

Les différents cercles qui entourent le moi

Il faut les rejeter comme étrangers à moi

 

  1. Premier cercle le plus extérieur : les autres
    N'utilise pas ton esprit à penser à ce que font les autres, car cela détourne ton attention que tu dois porter sur toi-même
  2. Deuxième cercle : le passé et l'avenir
    Pour prendre conscience de son véritable moi, il faut se concentrer sur le présent, et se séparer de ce qui n'est plus à nous, et de ce qui n'est pas à nous. Seul le présent est en mon pouvoir
  3. Troisième cercle : le domaine des émotions involontaires
    Elles proviennent des impressions que reçoivent le corps et l'âme. Même le sage reçoit des sensations violentes et éprouve alors une émotion involontaire qui se répercute dans le corps et l'âme (la couleur du visage peut changer, on ne peut pas empêcher les sensations de rentrer), mais il ne donne pas son assentiment à cette émotion (le corps du sage peut sursauter machinalement à un bruit soudain, mais l’esprit du sage ne donnera pas son assentiment à la peur)
    Cette frontière que trace le principe directeur ne l'empêche pas de percevoir tout ce qui se passe dans le corps, ainsi l'unité de la conscience est assurée. De fait, le sage stoïcien n'est pas du tout insensible : "Il n'y a pas de vertu à supporter ce qu'on ne sent pas" (Sénèque)

 

Le moi veut alors ce qui arrive, car ce qui arrive, c'est ce que veut la nature universelle. Le moi dit intérieurement et extérieurement la vérité, et il agit selon la raison au service de la communauté.

 

Les trois exercices de délimitation de soi

Se circonscrire, se délimiter soi-même, c'est pratiquer le triple exercice stoïcien : 

  1. Assentiment
    Ne pas approuver les jugements de valeurs influencés par le corps et le souffle vital (qui ne sont pas moi)
  2. Action
    Dépasser le souci égoïste du corps et du souffle vital, pour s’élever à ce qui est le point de vue de la raison commune à tous les hommes, et donc vouloir ce qui est utile au bien commun
  3. Désir
    Reconnaître que tout ce qui ne dépend pas de mon choix moral est indifférent

 

Le moi comme pouvoir de choisir

Se détacher des choses qui ne dépendent pas de nous passe par un grand effort de concentration. Effectivement, notre moi se confond avec les choses qui ne dépendent pas de nous, car nous sommes attachés à elles, et, à force, elles nous sont devenues connaturelles. Ces choses ne nous appartiennent pas car elles sont différentes de nous, mais surtout car elles appartiennent au destin, qui est libre de nous les reprendre après nous les avoir données.

Je suis donc moi-même et libre, qu’en agissant intérieurement ou extérieurement, et je ne puis agir que dans le présent. Ce que nous croyons être notre vrai moi nous est imposé par le destin, mais notre véritable moi est élevé au-dessus du destin.

La raison n'est pas bonne par elle-même (≠ Platon), la raison peut-être dépravée. C'est cela le mystère de la liberté : Le moi comme pouvoir de juger et de choisir peut s’identifier à la raison universelle et devenir foi, pudeur, vérité, loi, bon daïmôn.

Au lieu de vouloir plaire à l'homme puissant, il vaut mieux plaire à Dieu : "Quelqu'un qui soit en moi, plus moi-même que moi" (Paul Claudel).

L'homme de bien “réalise” que le bien moral est le seul bien (cela implique qu'aucune discussion n'est possible si l'adversaire refuse d'admettre que le bien l'emporte sur le mal). C'est dans cette perspective que "nul n'est méchant volontairement", car le méchant cherche aussi le bien, mais est trompé par le jugement de valeur qu'il porte sur la nature du bien : "C'est donc involontairement que chaque âme est privée de la vérité" (Marc Aurèle - Épictète - Platon). 

Il faut donc montrer au principe directeur la contradiction et il y renoncera, car "la logique pénètre toute conduite".




La discipline du désir 

Le désir est une volonté inefficace, alors que l'impulsion active (ou tendance) est une volonté qui produit un acte. Le désir se rapporte à l'affectivité (passion), et l’impulsion active à la motricité (action).

 

Désir : domaine de ce que nous éprouvons et de ce que nous souhaitons éprouver : c’est le domaine de la passion. 
Le désir est l’effet de la cause de la nature universelle (c’est une force extérieure qui s’impose à nous).

Action : domaine de ce que nous voulons ou ne voulons pas faire : c’est le domaine de l’action, de l’initiative.
L’action est l’effet de la cause de notre nature (c’est une force intérieure à nous qui veut s’exercer).

 

“Rien n’a d’importance, sinon agir, comme ta propre nature te le commande, pâtir, comme la Nature commune l’apporte” (Marc Aurèle XII,32,3).

“En ce moment même, j’ai ce que veut que j’aie en ce moment la Nature commune et je fais en ce moment ce que ma propre nature veut que je fasse en ce moment” (Marc Aurèle V,25).

 

À chaque instant je rencontre l'événement qui m'était réservé par le destin. La discipline du désir consiste à refuser de désirer autre chose que ce que veut la Nature du Tout. Il y a identité entre la nature (phusis) et la raison (logos) : le monde et tous les êtres sont produits dans un processus de croissance qui a sa méthode, sa loi rationnelle d'enchaînement et d'organisation.

"C'est un fugitif celui qui fuit la raison de la cité humaine" (IV, 29,2).

 

Circonscrire le présent

Seul le présent est en notre pouvoir, donc prendre conscience du présent, c'est prendre conscience de notre liberté. La délimitation du présent a deux aspects :

  1. Rendre supportable les épreuves en les réduisant à une succession de courts instants (VIII, 36) (XI, 2)
  2. Intensifier l'attention portée à l'action ou intensifier le consentement aux événements (XII 1,2)

 

Deux conceptions du présent :

  1. Le présent comme limite entre le passé et le futur est divisible à l'infini
    = le présent n'existe pas
  2. Le présent est défini en relation à la conscience humaine qui le perçoit, et en relation à l'unité de l'intention et de l'attention que je lui applique
    = le présent a une certaine durée, une certaine épaisseur, qui peut être plus ou moins grande

 

Pour le destin, il n'y a ni futur, ni passé, tout est déterminé et défini :

  1. Il t'est attribué
  2. Tu ne peux pas le changer
  3. Ton destin est enchaîné au destin du monde. C’est une connexion sacrée

 

Les exercices de définition du moi et de concentration sur le présent élèvent la confiance à un niveau cosmique. Quand je consens à un événement du destin, je veux ce que veut la raison universelle, j'éprouve un sentiment d'intimité avec l'univers.

 

Sur l'activité morale

Alors que la danse ou la lecture d'un poème n’atteignent leur but que lorsqu'elles sont achevées, l'activité morale atteint sa fin dans le fait même d’être exercée.

 

Il y a trois mondes possibles fait remarquer Marc Aurèle (XII, 14)

  1. Nécessité du destin et ordre inflexible (Stoïcisme)
  2. Providence accessible à la pitié (religions)
  3. Chaos sans direction (Épicurisme)

 

Donc :

  1. Pourquoi alors résister ?
  2. Rends-toi digne de l'aide divine
  3. Estime-toi heureux, dans un tel tourbillon, de posséder en toi-même une intelligence directrice

Donc quel que soit le monde, il ne sert à rien de résister au destin, il faut être digne de l’aide divine, et honorer sa raison (qu’il y ait des dieux ou pas).

 

Providence et pitié

Pour les Stoïciens, la providence n’est pas accessible à la pitié. Dieu lui-même ne peut changer le destin, car c’est la loi qu’il s’est imposé à lui-même. Dieu est à lui-même sa propre nécessité. Cependant, il y a bien une forme de dialogue entre l’homme et Dieu.

La figure de Zeus-Jupiter vient donner un visage à la force impersonnelle de la nature. Mais Sénèque fait remarquer que tous les noms lui conviennent, tu peux l'appeler le “Destin”, la “Providence”, la “Nature”, le “Monde”.  

"Dieu a placé auprès de chaque homme, comme gardien, un daïmôn particulier à cet homme, et il a confié chaque homme à sa protection. Quand vous fermez vos portes, souvenez-vous de ne jamais dire que vous êtes seuls, Dieu est à l'intérieur de vous-même" (Épictète 1,14,12).

Le daïmôn est la raison intérieure à l’homme, c’est une partie de la raison universelle.

 

Les niveaux de la conscience cosmique

Les différents niveaux de conscience du moi correspondent à différents niveaux de conscience cosmique. Quand le moi n'a pas pris conscience de son pouvoir de liberté, c'est-à-dire quand il n'a pas opéré la délimitation du principe directeur, il se croit autonome et indépendant du monde, mais en fait il est "étranger au monde" (IV,29). Il est emporté contre son gré par le destin.

Quand le moi prend conscience du fait qu'il ne s'identifie ni avec le corps, ni avec le souffle vital, ni avec les émotions involontaires, il découvre qu'il était déterminé inconsciemment et passivement par le destin. Il n'est donc qu'un point dans l'immensité.

C’est à partir de ce moment-là que le moi comprendra que seul le bien moral compte. S’accepter comme principe de choix et de liberté, c'est aussi accepter la part du destin, donc la part du moi déterminée par le destin. Le moi accepte donc de jouer le rôle que le destin lui a réservé. En acceptant cela, le moi se transfigure, car alors, c'est le monde entier que le moi libre veut, car le moi coïncide avec la volonté de la raison universelle.

Le moi n'est donc plus un point isolé dans l'univers, car il s'élève à une perspective universelle et cosmique. La conscience du moi devient conscience du monde. Donc le moi découvre :

  1. La limitation du moi déterminée par le destin
  2. La transcendance du moi en tant que conscience morale, donc sa valeur infinie par rapport à l'ordre purement physique

(sur cette opposition interne au moi, voir Kant dernière page de la raison pratique, ou page 293 Hadot).

 

Donc la prise de conscience du moi par lui-même, le fait passer de l'ordre de la nécessité à l'ordre de la liberté, et de l'ordre de la liberté à l'ordre de la moralité. C’est suite à ce mouvement que le moi s'égale à la raison universelle.

 

 

 

La discipline de l'action

 

Les lois des "quatre natures" qui régissent l'homme

  1. En tant que partie du tout, l’homme est régi par la nature universelle, il doit donc consentir au destin. Mais, de plus, nature (phusis) signifie dans un second sens “force de croissance”. Cette force de croissance oblige l'homme à se nourrir et à se reproduire. L'homme a donc le devoir de se conserver lui-même en se nourrissant
  2. L'homme est aussi “force de sentir”, c'est la vigilance des sens qui lui permet de se conserver
  3. Mais encore au-dessus de la sensation, la nature est raison, donc l'homme est “force rationnelle”
  4. La puissance rationnelle est aussi puissance de vie sociale

 

Il y a donc quatre puissances en l'homme :

  1. Puissance de croissance
  2. Puissance de sensation
  3. Puissance rationnelle
  4. Puissance de vie sociale

 

Le sérieux de l'action

Tu ne dois rien faire au hasard. La fin des actions est de servir la communauté : la légèreté est donc un vice. Chaque action doit être entreprise avec sérieux et gravité. Agir avec sérieux, c'est agir avec tout son cœur, avec toute son âme. "Avec toute son âme, faire ce qui est juste" (Marc Aurèle).

 

Les trois caractères de l'agir avec sérieux :

  1. Agir avec sérieux, c’est rapporter toute action à la fin propre de la nature raisonnable et nous défaire de nos impulsions égoïstes
  2. Agir avec sérieux, c'est prendre conscience de la valeur infinie de chaque instant : accomplir chaque action comme si c'était la dernière. Il n'est plus question d'attendre pour agir, ni de remettre à demain
  3. Agir avec sérieux, c'est ne pas se disperser dans l'agitation : "agis peu si tu veux demeurer dans la sérénité". Il faut limiter son activité à ce qui sert le bien commun

 

Si notre action est interrompue par la mort, elle n'est pas pour autant inachevée, car ce qui donne son achèvement à une action, c'est l'intention morale qui l'inspire et non la matière où elle s'exerce. Toute action trouve sa fin dans l’intention qui l’a produite.

 

Les actions appropriées = Kathékonta (devoirs)

Les "Kathékonta" permettent de faire des différences dans les choses indifférentes, donc de donner une valeur relative aux choses en principe sans valeur (les choses qui ne dépendent pas de nous : la vie, la santé, le plaisir, la beauté, la force, la richesse, la renommée, la noble naissance, la basse naissance, la mort, la maladie, la peine, la laideur, la faiblesse, la pauvreté, l'obscurité...).

Donc comment s'orienter dans la vie si tout ce qui ne dépend pas de nous n'est ni bon, ni mauvais ? C'est ici qu’interviennent les "Kathékonta". 

Les animaux ont un instinct qui les pousse à s'aimer et à se préférer eux-mêmes, ainsi, l'instinct naturel est ce qui est approprié à la nature. Chez l'homme, l'instinct naturel devient choix réfléchi sous l'impulsion de la raison.

On reconnaît donc rationnellement les choses qui ont une "valeur", car elles correspondent à nos tendances naturelles. Il est donc "naturel" que l'on aime la vie, que les hommes aient un instinct de sociabilité (de servir sa patrie, de se marier...).

Ainsi, pour les stoïciens, un devoir est une action, donc quelque chose qui dépend de nous, mais qui porte sur une matière en principe indifférente, puisqu'elle ne dépend pas entièrement de nous. Mais cette matière indifférente peut raisonnablement être jugée comme conforme à la volonté de la nature.

 

L'incertitude et le souci

Avec ces devoirs, l’incertitude risque de se réintroduire dans l'âme du philosophe, car le résultat est loin d'être assuré : "tout devoir doit aller par le chemin de la vraisemblance". 

Les stoïciens ont proposé des choix d'actions totalement différents pour des problèmes types. Cela prouve bien l’incertitude sur les rapports entre la fin morale et les actions appropriées à accomplir pour l'atteindre. Il faut donc s'orienter par vraisemblance, faire les choix qui semblent les plus raisonnables, car il règne trop d'incertitude dans le monde, on ne peut jamais tout prévoir.

 

L'intention morale

L'intention possède une valeur qui transcende tous les objets. Cependant, il y a un terme technique stoïcien : "exceptio", c'est-à-dire "agir avec une clause de réserve" : "Je veux faire ceci, à condition que rien n'arrive qui fasse obstacle à mon action" (Sénèque). Ainsi, tout réussit au sage, car il prévoit que quelque chose peut empêcher la réalisation de ce qu'il a projeté.

Il y a donc une distinction entre le but (skopos) et la fin (telos). Celui qui a l'intention morale ferme, est comme un archer qui vise une cible (but), il ne dépend pas totalement de lui qu'il atteigne la cible, il ne peut donc vouloir le "but" qu'avec une clause de réserve, qui est "à condition que le destin le veuille aussi". S'il atteint la cible il aura atteint son "telos". Mais ce qui compte, c'est l'intention morale, il faut donc se soucier de l'acte et non du résultat.

L'exercice de l'action est sa propre fin. L'action pure atteint à chaque instant sa fin. 

Le présent est la matière sur laquelle s'exerce la vertu. Donc même si le sage échoue, il réussit. Et s'il y a un obstacle, ce n'est qu'une nouvelle matière d'exercice : "retournement d'obstacle". Ainsi, ce qui gêne l'action devient profitable à l'action. Ce qui barre le chemin permet d'avancer sur le chemin. L'obstacle est l'occasion de pratiquer une autre vertu : "l'homme de bien teinte les événements de sa couleur" (Sénèque).

L'intention bonne de Dieu fait tourner en bien toutes les choses. La nature réinsère tout dans l'ordre du destin. De la même manière, le sage agit avec ce qui lui barre le chemin. L'intention du sage s’identifie à l'intention divine, elle transforme en bien chaque obstacle. Donc pour la volonté bonne, tout est bon.

 

La pureté de l’intention

Quand on donne à quelqu'un, on ne doit pas attendre qu'il nous rende quelque chose, il faut être désintéressé.

"Ce qui est utile au tout, est utile à la partie", donc faire du bien aux autres, c'est se faire du bien à soi-même : "La vertu est à elle-même sa propre récompense" (Spinoza).

“J’ai fait quelque chose au service de la communauté humaine. Donc j’ai été utile à moi-même” (XI,4).

 

Trois types de bienfaiteurs :

  1. Celui qui considère que celui qu'il a aidé doit lui donner à son tour quelque chose
  2. Celui qui pense comme le “point un” mais ne le dit pas
  3. Celui qui ne sait pas ce qu'il a fait

 

Être conscient de faire le bien, c'est à la fois se composer artificiellement une attitude, se complaire dans cette affection, et ne pas consacrer toute son énergie à l'affection elle-même. Donc la bonté ne peut être que générosité totale, elle est totalement libre intérieurement.

Les hommes sont les membres d’un même corps :

“Tu n’aimes pas encore les hommes du fond du cœur, tu ne te réjouis pas purement et simplement en faisant le bien, et, en outre, tu fais seulement le bien par bienséance, mais pas encore parce que tu te fais ainsi du bien à toi-même” (VII,13,3).

Cependant, puisque le caractère du Stoïcisme, c'est l'attention à soi, Marc Aurèle ajoute une objection : "le propre de l'homme qui agit au service de la communauté est d'avoir conscience du fait qu'il agit au service de la communauté, et de vouloir que l'autre membre de la communauté le sache également".

A première vue, cela pose une contradiction, mais Marc Aurèle ne cherche pas à la résoudre. C’est vrai, répond-il, mais tu ne comprends pas “ce que je veux dire”. Ce que veut dire Marc Aurèle, c’est probablement que la vie morale est l'art de concilier les attitudes opposées :  Attention à soi / Spontanéité ; Conscience du Devoir / désintéressement total.

De même, celui qui agit doit pouvoir changer d’avis si les raisons sont valables :

“Souviens-toi que changer d'avis et suivre celui qui te ramène sur la bonne voie, c'est aussi également un signe de liberté intérieure. Cette action en effet est encore tienne, puisqu'elle s'accomplit conformément à ta volonté et à ton jugement et, finalement, à ton intellect” (VIII,16)

Ce qui importe, c’est de toujours conformer notre intention à la raison. 

“Si tu ne vois pas ce qu’il faut faire, suspends ton jugement et utilise les meilleurs conseillers” (X,12,1).

 

La prévision des obstacles

L'attente du sage n'est pas son désir, mais ses prévisions rationnelles, et ces dernières sont que tous les obstacles peuvent s'opposer à ses projets. Voilà pourquoi le sage se concentre sur le présent et sur l'action qu'il est en train d'accomplir.

“Toutes choses lui adviennent, non selon ses désirs, mais selon ses prévisions. Et ce qu'il prévoit avant tout, c'est que des obstacles pourront toujours s'opposer à ses projets" (Sénèque).

Le plus sûr garant de l'efficacité dans l'action, c'est la paix intérieure. Plus qu'une philosophie de l'amour de soi, le Stoïcisme est l'amour du tout, car la cohérence avec soi-même n'est possible que par l'adhésion entière au tout. Aucun être n'est seul, nous faisons partie d'un tout : le cosmos.

 

Trois caractères des bonnes impulsions actives

  1. Elles sont accompagnées d'une clause de réserve
  2. Elles ont pour but le bien commun
  3. Elles doivent être en rapport avec la valeur

 

3.1  Notion de valeur au niveau de la conduite individuelle

Les stoïciens distinguent trois degrés de valeur :

  1. Les choses de la vie en accord avec la nature : la vertu, les exercices d'examen de conscience. Ces choses ont une valeur absolue
  2. Les choses qui peuvent aider d'une manière secondaire à la pratique de la vertu. Donc les choses indifférentes au bien moral mais dont la possession ou l'exercice permet de mieux pratiquer la vie vertueuse : la santé qui rend possible l'accomplissement des devoirs, la richesse qui permet de secourir son prochain
  3. Les choses qui selon certaines circonstances peuvent être utiles à la vertu. Ces choses n’ont en soi aucune valeur, mais on peut les échanger en quelque sorte pour un bien.

Donc reconnaître une chose est un exercice important de la discipline du jugement. En présence de chaque événement et de chaque situation, il faut reconnaître le fruit qu'il est possible d'en retirer pour sa vie morale, et ainsi l'utiliser de la meilleure manière possible. Il faut donc savoir proportionner l'intensité de son action à la valeur des objets.

 

3.2  Notion de valeur au niveau de la vie sociale

Les hommes accordent une valeur absolue à des choses qui, pour les stoïciens, sont indifférentes. Les stoïciens accordent une valeur absolue au bien moral qui n'a aucun intérêt aux yeux de la plupart des hommes.

"Ne pas se laisser entraîner totalement par leurs représentations, mais les aider dans la mesure de ses possibilités, et en fonction de la valeur de la chose qui est en question. Et s'ils subissent une perte dans le domaine des choses indifférentes, ne pas se représenter pourtant que c'est un dommage" (V,36). Il faut secourir les autres, même dans le domaine des choses indifférentes qui leur semblent si importantes, il ne faut pas s'apitoyer avec eux comme s'ils vivaient un véritable mal.  

C'est donc le problème de Marc Aurèle qui en tant qu'empereur doit faire le bonheur de ses sujets dans ce domaine des choses indifférentes :

"je me comporte avec lui avec bienveillance et justice, conformément à la loi naturelle qui fonde la communauté humaine. Et en même temps pourtant je partage sa recherche de ce qui, dans les choses indifférentes, a de la valeur" (III,11,5).

 

3.3  Notion de valeur en tant que mérite de la personne

(Cette troisième notion est chez Marc Aurèle, mais pas chez Épictète).

La justice consiste à donner, à chacun selon son mérite, sa valeur. Marc Aurèle parle ainsi de son père adoptif : "il donnait à chacun selon sa valeur sans se laisser influencer". il confiait donc les responsabilités sans favoritisme, mais selon les capacités de chacun accomplir les tâches en question. De même, il rendait donc la justice avec impartialité. 

Une répartition égale est donc une répartition proportionnée à la valeur. Les êtres inférieurs, minéraux, plantes, animaux sont au service des êtres raisonnables, et les êtres raisonnables sont des fins les uns pour les autres.



Douceur et bienveillance

Nul n'est méchant volontairement : "le principe de beaucoup de fautes, c'est le jugement faux que l'on porte sur la fin qu'il faut assigner à sa propre vie" (Gallien). 

Tant qu'on n’a pas montré à l'âme son erreur, elle ne peut pas faire autrement : "Les hommes ont été faits les uns pour les autres, instruis-les ou supporte-les” (VIII,59). 

Il faut s'adresser avec douceur aux autres pour essayer de transformer leur manière de percevoir le monde. Le paradoxe de la douceur, c'est qu'elle cesse d'être douceur si on veut être doux : tout artifice, tout sentiment de supériorité, la détruit. Il faut à la douceur une spontanéité et une sincérité presque physiologique. Je dois donc toujours m'adresser à l’autre "sans ironie, sans l’humilier, mais avec affection, avec un cœur exempt d'amertume, ni comme on le ferait dans une école, ni pour se faire admirer de quelqu'un s'il assistait à l'entretien, mais vraiment seul à seul, même si d'autres sont présents" (XI,18,18).

Et à quoi bon chercher à légitimer sa parole avant de parler à l’autre puisque "Si tu es sincère, cela doit être écrit sur ton visage, cela sonne immédiatement dans ta voix, cela éclate dans tes yeux" (XI,15).

La bonté se sent quand on approche d’un homme bon. Et c’est cette pure douceur qui a le pouvoir de faire découvrir les vraies valeurs à ceux qui les ignorent. De fait, la bonté est une force : "Ce n'est pas la colère qui est virile, mais c'est la douceur et la délicatesse. Car c'est parce qu'elles sont plus humaines qu'elles sont plus viriles : elles possèdent plus de force, plus de nerfs, plus de virilité, et c'est ce qui manque à celui qui se met en colère et qui s'irrite" (XI,18,21).

La douceur apporte avec elle un total renversement des valeurs, en faisant découvrir, à ceux qui en sont l'objet, leur dignité d'hommes, puisqu’ils se sentent respectés profondément, comme des êtres qui sont des fins en eux-mêmes.

Donc un caractère de la discipline de l'action est le devoir d'aider spirituellement l'autre et de lui révéler les vraies valeurs, de l'avertir de ses fautes, de redresser ses fausses opinions. La discipline de l'action va donc atteindre son point culminant dans l'amour du prochain. Puisque l'homme est partie de ce tout, il est les autres autant que lui-même.

Et plus les hommes se rapprochent de l'état de sagesse, et donc de Dieu, plus l'amour qu'ils éprouvent les uns pour les autres, et aussi pour tous les êtres, grandit en profondeur et en lucidité.

 

Les 3 vertus et les trois disciplines

Depuis Épictète, le stoïcisme s'organise selon une structure ternaire. Il y a trois activités de l'âme et donc trois thèmes d'exercices en rapport aux trois formes de la réalité :

  1. Faculté de jugement et d'assentiment
  2. La communauté des êtres raisonnables
  3. Le destin

 

C'est trois formes de réalité sont respectivement l'objet des trois parties du système que forme la philosophie :

  1. La logique
  2. L'éthique
  3. La physique

 

Les trois vertus correspondantes sont :

  1. Vertu de vérité
  2. Vertu de justice
  3. Vertu de tempérance

 

Pour les stoïciens, il y a quatre vertus fondamentales :

  • La prudence : la science de ce qu'il faut faire ou ne pas faire
  • Le courage : la science de ce qu'il faut supporter ou ne pas supporter
  • La tempérance : la science de ce qu'il faut choisir ou ne pas choisir
  • La justice : la science de ce qu'il faut distribuer ou ne pas distribuer

 

Ces quatre vertus s'impliquent mutuellement, de la même manière que les parties de la philosophie. En pratiquer une, c'est les pratiquer toutes. 

 

Transformation de la classification des vertus dans le système des trois disciplines

Discipline de l'assentiment : vertu de vérité = prudence

Discipline de l'action : vertu de justice = courage

Discipline du désir : vertu de tempérance = courage

 

Les vertus de la joie

Ces trois disciplines et ces trois vertus apportent à l'âme la seule vraie joie qui existe au monde, car l'homme accomplit alors sa fonction d'homme.

"Tu dois considérer comme une jouissance l'activité qu'il t'est loisible de déployer conformément à ta nature propre. Cela t'est possible partout" (Marc Aurèle)

La joie est donc le signe de la perfection de l'action, elle ne cherche rien au-delà d'elle-même.

"La vertu n'est pas choisie parce qu'elle fait plaisir, mais si on la choisit, elle fait plaisir" (Sénèque).

Donc toute action morale atteint sa fin, car elle est sa propre fin ; et trouve sa perfection dans son activité elle-même.

 

Philosophie et politique

Les grands conquérants ne valent pas les grands philosophes, car ils furent dominés par leurs passions. Marc Aurèle oppose ainsi puissance matérielle et puissance spirituelle : "Alexandre, César, Pompée, qui sont-ils en face de Diogène, d'Héraclite et de Socrate ? Ces derniers ont pénétré les choses, les causes, les matières. Et les principes directeurs de leurs âmes se suffisaient à eux-mêmes. Mais les autres ! Que de pillages, que de gens réduits en esclavage ! (VIII,3). Marc Aurèle ne veut pas les imiter, il fait son travail d'empereur en vrai philosophe, en se conformant à la Raison et avec simplicité.

Pour Marc Aurèle, la philosophie ne propose pas de programme politique, mais elle doit former et préparer, grâce aux exercices spirituels, celui qui aura à mener une action politique. La véritable politique est avant tout, une éthique qui repose sur la discipline de l’action, et qui implique rendre service à la communauté humaine dans un esprit de justice.



Schématisation du système Stoïcien d'après les travaux de Hadot et de Foucault



 

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