Chrétien de Troyes - Le chevalier de la charrette (1176)
Chrétien de Troyes – Le Chevalier de la Charrette (1176)
Le Chevalier de la Charrette, écrit par Chrétien de Troyes au XIIᵉ siècle, est l’un des plus vieux romans français.
Lors d’un banquet, un vilain chevalier provoque le roi Arthur, l’accusant d’être incapable de délivrer ses sujets qu’il retient en captivité dans son pays. L’enjeu du défi sera la reine Guenièvre. Un chevalier du nom de Keu force le roi à lui laisser relever le défi : pas de bol, il échoue et Guenièvre est emmenée dans le sombre pays du vilain chevalier. Là-dessus, tous les chevaliers du roi Arthur partent au galop pour récupérer la reine. Sans succès : le félon est déjà loin. Soudain, venu de nulle part, déboule un preux chevalier (on apprendra vers la fin du roman qu’il s’agit en fait du preux chevalier Lancelot) qui, sans jamais plier, va faire tout ce qui est en son pouvoir pour retrouver la reine.
Dès le début de sa quête initiatique, il sera enjoint de monter dans une charrette s’il veut retrouver Guenièvre, dont l’on comprend qu’il est éperdument amoureux. Mais monter dans la charrette le déshonorera : c’est debout dans la charrette qu’on conduit les condamnés à l’échafaud à travers les rues et à la vue de tous. Et voilà que, pour tous, il est le chevalier de la charrette : on le moque, on rit de lui, on tente de le tuer. Mais lui n’en a que faire : une seule chose l’obsède, secourir Guenièvre.
Tel un mystique en armure, le chevalier de la charrette surmontera toute une série d’épreuves qui peu à peu le guideront vers sa réalisation en véritable chevalier, c’est-à-dire l’expression même de l’éthique courtoise. Ainsi, le Pont de l’Épée, pont construit d’une lame tranchante, le met sur une route étroite et douloureuse, épreuve de la douleur et du choix, d’où il sortira vivant ou mort.
Amour lui ordonne de ne pas écouter sa raison : que lui importe la honte d’être promené dans la charrette, si c’est pour libérer Guenièvre, il peut bien y perdre la tête. « Que de la honte ne li chaut puis qu’Amours le comande et violat » ou encore un peu plus loin : « Le chevalier n’a qu’un cœur et celui-ci ne lui appartient plus car il est tout entier à la dévotion de quelqu’un d’autre. » Nous découvrons au fil des pages le code de l’amour chevaleresque, la fin’ amor, amour total et exclusif selon lequel « l’amant ne saurait rien refuser à son amante ».
Tout est ici sujet à symbolique : les carrefours le mettent devant ses choix, et les tentations les plus diverses s’y retrouvent sous d’étranges déguisements. Partout, tout est dédoublement : il s’enfonce au fur et à mesure de sa quête de l’autre côté du miroir, dans le monde de l’inconscient et de la mort. Pourtant, contrairement à la littérature moderne où les personnages possèdent presque toujours une intériorité cachée à deviner, ici rien n’est dissimulé : ce qu’ils ressentent, ils le font. Il y a une adéquation saisissante entre l’intérieur et l’extérieur, presque entre l’inconscient et le conscient. Dans cet univers médiéval, l’intériorité se joue plutôt dans la foi, et l’acte extérieur en est l’expression directe. Cette transparence totale, « tout sous la lumière », donne une puissance étrange et galvanisante à la lecture.
Ainsi, toutes les souffrances physiques qu’il endure sont autant de marques de son initiation qui l’obligent à regarder le monde avec des yeux neufs, les yeux du véritable chevalier. Et l’on comprend, au fil des pages, que le véritable chevalier n’a que faire du regard des autres ou de son intérêt personnel : seules sa quête et sa promesse ont valeur à ses yeux. C’est dans l’esprit chevaleresque qu’il peut véritablement s’accomplir. Esprit qui soutient que « l’intention doit compter autant que l’acte », toute une philosophie de la continuité qui exclut la rupture entre l’intention et l’action. Chacun de ses combats est l’occasion de montrer sa noblesse de cœur : ainsi, chaque fois qu’une dame le lui demande, il n’ôte pas la vie de son adversaire : « largesse et pitié » lui ordonnent d’accéder à leurs désirs, les qualités fondamentales du chevalier, car « la bravoure et la vertu ont moins d’attraits que la lâcheté et le vice car, n’en doutez pas, il est plus facile de faire le mal que le bien ».
On a alors soudain envie d’y croire.
César Valentine