Un château de cartes


Un château de cartes 
César Valentine




J'ai écrit cette histoire en regardant la peinture "sans titre" de Romain Laveille.

Doucement, elle m'a conduit tout au fond de ces souvenirs. 

 



 

   Ils vivaient tout en haut du boulevard Gorbella, dans le dernier HLM, juste en face du pont de l'autoroute. C'était l'un des tout premiers HLM niçois construits en 1961. Une grande barre beige posée comme un mur au bout de la route.  

On le voyait de très loin.  

Depuis le bas du boulevard. 

La lumière éclatante de Nice n’entrait jamais à l’intérieur. Une lueur grise étouffait tout l’immeuble. 

En quinze ans, je n’ai jamais croisé un voisin.  Parfois, un écho derrière une porte me rappelait que d'autres gens vivaient là, mais c’était comme entendre des fantômes. 

Mes grands-parents habitaient au cinquième étage, la dernière porte, au fond d'un couloir qui semblait interminable. Ils avaient été parmi les premiers à emménager là, quand c’était encore un progrès. Mais il y avait eu un autre endroit, avant celui-ci, que l’on évoquait parfois, comme on raconte un rêve. Une cour derrière la gare, au fond de l’impasse Trachel. Une petite maison faite de deux pièces où ils avaient vécus tous les cinq. Sous le grand préau de la cour intérieure, qu'il pleuve ou qu'il vente, ils jouaient librement. Il n'y avait pas d'eau chaude, on était après la guerre. L’aînée dormait dans la salle à manger. C’est elle qui s’occupait de ses frères. Elle le fit longtemps, sans jamais rien dire. Dans la chambre, il y avait deux grands lits, un pour les parents, un autre pour les jumeaux. L'appartement était minuscule, mais il y avait cette chose invisible qu’on ne reconnaît que plus tard, et qu’on appelle la joie. 

J’ai surpris, quelques fois, les regrets de mon grand-père d’avoir quitté cette maison depuis longtemps disparue. Il évoquait une ville qui n'existe plus :  

« Nice maintenant c’est minable… Il n’y a plus de terrains vagues, plus de prairies, plus de fleurs… Il n’y a plus rien. » 

 

 

— 
 

 

   Parfois, on descendait jusqu’au terrain abandonné, juste sous l’échangeur de l’autoroute, pour y lancer quelques boules. Il fallait marcher longtemps avant d’arriver jusqu’aux joueurs. Le terrain paraissait sans fin, parsemé de ferrailles, de machines rouillées, d'herbes maigres. Les corps là-bas, minuscules, semblaient irréels, comme si on avait débarqué sur une planète sèche, sans nom. Dans la poussière légère et la lumière crue que renvoyait ce sol sec, on faisait une partie de pétanque avec ceux qui étaient déjà là. Souvent, ça parlait de politique et la discussion finissait par s'envenimer. Je crois que mon grand-père aurait voulu être anarchiste. Il ne faisait pas confiance aux dirigeants. 

Il aimait Jacques Mesrine.  

Il aimait les apaches. 

Et aussi Papillon, celui qui avait réussi à se faire la belle. 

Il l’avait lu peut-être vingt fois. 

Il faisait ça avec les livres qu’il aimait. 

Une habitude venue d’un temps où on relisait faute de mieux. 

 

Un jour, sans raison apparente, il s'en est pris à un autre joueur. 

Un facteur, comme lui. 

Ça a commencé sur une remarque en l’air, un mot mal pris. 

Et d’un coup, il s’est avancé, rouge, furieux : 

— Aujourd’hui, vous branlez plus rien, vous autres ! 

— Hein ? Mais qu’est-ce que tu racontes ? 

— Moi je me levais à cinq heures du matin ! À vélo, sous la flotte, pour faire ma tournée ! Et vous maintenant ? Vous foutez rien du tout ! 

Le facteur a haussé les épaules.  

— T’es pas bien, toi. 

Puis il s’est éloigné. 

Mon grand-père a ramassé les boules. Et on est rentrés.  

 

Tout cela se passait avant les téléphones portables. Le monde était plus lointain, plus lent. Tout semblait alors surgir de nulle part et s’évanouir sans laisser de traces. Comme des grains de poussière dans un trait de lumière, sans qu’on sache d’où ils viennent ni où ils vont. 

 

 


 

   L’appartement était grand et meublé simplement, sans recherche ni chaleur. Mais il était toujours d'une propreté impeccable. Et les grandes fenêtres laissaient entrer toute la lumière. 

Souvent, on sortait sur le balcon. Il y avait cette église tout en béton qui ressemblait à une araignée. Et sur la droite, le pont de l’autoroute qui cachait la colline. 

Il régnait à l'intérieur quelque chose d’une autre époque. Ce n’était pas seulement les meubles en formica, le buffet au vernis épais, ni le frigo dans le salon. Ce n’était pas l’absence d’objets non plus. Il y avait la mandoline, la table, quelques chaises, le vieux coucou mécanique au-dessus du fauteuil de ma grand-mère. Mais c’était comme si le temps s’était figé. 

Pas vraiment arrêté. 

Figé. 

Comme une image. 

Une image d’un monde qui n’existait plus, et que certaines photos, pourtant, continuaient à faire tenir debout. 

Il y en avait une, surtout. 

Presque irréelle. 

Mon grand-père, jeune homme, dans un étrange uniforme, juché sur un cheval cabré.  

Je n'en savais presque rien. 

Quand je parlais de la photo, il fronçait les sourcils, faisait ce geste vague de la main, comme pour dire que ça ne valait pas la peine d’en parler : 

— Vai… 

La photographie était en noir et blanc. On aurait dit une image volée à un autre homme. Une silhouette noire, en équilibre. 

Les couleurs aussi ont leurs fantômes. 

Alors en y repensant, j’ai voulu savoir d'où venait cette photo. J’avais le souvenir flou d’un vêtement un peu étrange. Il y avait quelque chose de lointain, presque oriental, qui ne ressemblait à rien de ce que j’avais vu ailleurs.  

J’ai appelé mon père. 

Je lui ai demandé, un peu au hasard : 

— Tu sais, cette photo de Papi Georges sur son cheval… C’est quoi, cet uniforme ? 

— Éh, il était Spahi. 

— Spahi ? 

Je n’ai pas pu savoir grand-chose de plus.  

C’est en appelant ma tante que j’ai commencé à comprendre.  

Les Spahis étaient une vieille unité de cavalerie coloniale composée de cavaliers arabes et berbères. Cette photo de mon grand-père, sur un cheval cabré, datait de son service militaire, probablement autour de 1930. Il avait été affecté à une garnison stationnée quelque part dans le sud. C’était rare, mais à l’époque, ça arrivait. Certains jeunes métropolitains étaient envoyés dans les régiments Spahis. Et cela explique sans doute cette image si particulière, presque irréelle. Il portait la tenue des Spahis, une chéchia rouge, un burnous blanc et une veste brodée. 

Une tenue de cavalier d’un autre monde. 

Le temps n’efface pas toujours les choses. Il laisse les objets en place, mais il tue les mondes autour. La photo est restée accrochée bien après que le cheval a disparu, que l’uniforme n’a plus rien voulu dire, que ce regard-là n’était plus possible. 

Comme si le monde qu'il contenait s’était refermé. 

 

 

— 

 

 

   Il y avait un autre objet qui semblait lui aussi venir de ce monde disparu. Une chose suspendue, figée comme la photo, et tout aussi silencieuse. 

C’était la mandoline. 

Clouée au mur, elle ne servait plus depuis longtemps. Ses cordes étaient oxydées, les clés patinées, mais le bois doré brillait encore sous le vernis ancien.  

Elle ne jouait plus. 

Elle ne disait plus rien. 

Souvent, je la décrochais de son clou. Geste que j’exécutais avec le plus grand respect, en prenant soin que l'instrument ne cogne pas le mur. Je m’asseyais dans ce qui avait été l’ancienne chambre de mon père et de mon oncle. Il y avait là un vieux canapé, en face d'un mur recouvert d'un papier peint hérité d'un autre temps. Je me souviens des grandes portes-fenêtres ouvertes, donnant sur des volets métalliques à la peinture défraîchie, toujours fermés.  

Derrière les volets, un balcon étroit surplombait l’arrière du HLM. On voyait un terrain abandonné, utilisé comme parking, qui est devenu bien plus tard un jardin d’enfants. 

Dans la pièce d’à côté, ma grand-mère était assise, droite, dans son fauteuil. 

Elle ne faisait rien. 

Elle ne disait rien. 

En entrant dans l’appartement, la première chose que je voyais, au bout du couloir qui menait au salon, c’était son fauteuil.  

Le fauteuil. 

Sous le coucou. 

Cette vision du fauteuil sous le coucou était terrible. Il y avait là quelque chose d’irréversible, de pesant, une forme d'inertie hostile à la vie. Comme si le désir lui-même avait depuis longtemps été abandonné. 

Abandonnée.

Elle ressemblait à une maison abandonnée. 

Depuis si longtemps silencieuse qu’on ne sait plus ce qu’elle contient. 

Une maison dont l'intérieur ne nous est plus destiné. 

Et pourtant, son silence était devenu pour moi une présence familière. Dans la pénombre de cette chambre de fantômes, j'effleurais les cordes avec le plectre d’écaille. Les notes, légères et désordonnées, avaient la forme d'une promesse. La mandoline m'intriguait avec son arrondi. Elle  ressemblait à une courge coupée en deux. Mais ne sachant pas jouer, je m’ennuyais vite et finissais toujours par reposer l’instrument sur son clou. 

Pourquoi mon grand-père ne m’a jamais joué un air de mandoline ? C’est un mystère. Une des explications pourrait être l’arthrite qui touchait ses mains, et ses névralgies faciales très douloureuses.  

Pourtant il se plaignait peu. 

Parfois, je l'entendais simplement dire :  

— Mes névralgie, c'est tout ce que j'ai ramené d'Allemagne ! 

En ce temps-là, je ne comprenais pas le sens de ces mots.  

Les douleurs pouvaient expliquer qu'il ait arrêté de jouer la mandoline. Mais j’ai le sentiment qu’il y avait quelque chose de beaucoup plus profond dans cette distance qu’il avait mise entre lui et son instrument. 

Comme s’il avait voulu tirer un trait.  

Oublier celui qu’il avait un jour été. 

 

 

— 

 

 

   Une odeur de naphtaline imprégnait tout l'appartement. Ça semblait venir des murs. L'odeur s’étendait dans le couloir, dans l’ascenseur, dans tout l’immeuble, jusque sur le trottoir. Quand je levais la tête vers la façade, j’avais l’impression d'être devant la gueule d’une bête. Grise, froide, sans yeux.  

Et pourtant. 

Et pourtant, il y avait malgré tout quelques victoires sur la défaite de cette forteresse. Quand mon grand-père préparait les pâtes fraîches, la maison reprenait son souffle. Il étalait la pâte sous le rouleau en bois, puis découpait les bandes une à une avec la petite roulette crantée. Ligne après ligne, les pâtes apparaissaient. Quand elles étaient prêtes, il les saupoudrait de farine, les secouait doucement du bout des doigts, puis les suspendait sur un fil tendu dans la cuisine, comme une lessive pâle au soleil. 

Puis il sortait du tiroir son vieux hachoir à manivelle, le fixait au bout de la petite table en formica, et je faisais glisser les morceaux de viande dans l’entonnoir. Il me disait : « Tourne fort la manivelle pitchoun, ça te fera les bras. »  

Pendant ce temps, ma grand-mère, toujours tirée à quatre épingles, préparait la sauce sur la vieille gazinière. Elle faisait revenir les cèpes qu’elle avait fait tremper dans l’eau, ajoutait la viande qu’on venait de hacher, la faisait rissoler doucement. Elle ne disait rien, comme toujours. Sa coiffure aussi ne bougeait jamais, impeccable, comme si elle sortait tout juste du salon de coiffure. Puis venaient les tomates, les herbes, et le feu doux. Et bientôt, une bonne odeur emplissait toute la cuisine. Une odeur dense, presque boisée, avec un fond d'huile d'olive et de poêle chaude. Pendant un moment, cette odeur était comme une peinture fraîche sur les murs.  

 

À la fin du repas, au moment de prendre le café, mon grand-père sortait la boîte de sucre en morceaux. Il la posait grand ouverte sur la table. Et je m’amusais à construire des maisons, des tours ou de simples murs, en posant les sucres les uns sur les autres. Souvent, pendant que je les empilais, il dressait lentement un château de cartes en face de moi. 

Quand ma construction prenait de la hauteur, son regard s’animait et ses mots se mettaient à chanter, avec cet accent si particulier qu’on ne trouve qu’à Nice, et qui a aujourd'hui presque disparu. 

C’est une note qui tombe avec un soupçon de gravité. Des syllabes qui se détachent comme un vieux moteur qui pétarade doucement. 

Quand ma tour menaçait de s’écrouler, sa voix s’élevait : 

— Òu ! Attention hein, qu’es pas facilh ! lançait-il en souriant, les yeux plissés. Regarde un peu ça… Ai fach un palais ! 

Et comme par une conjuration du malheur, toute la tristesse filait hors de l’appartement. Repoussée loin, derrière la porte d’entrée, au fond du couloir lugubre. Elle n’était plus qu’une tache d’ombre dans la lueur grise de l’ascenseur. 

Et alors, le soleil entrait. 

 

 

— 

 

 

   Nous quittions rarement le quartier. Mais un jour de printemps, le ciel était magnifique. Ma grand-mère était là, dans son fauteuil, comme toujours. Lui construisait un fragile château de cartes sur la toile cirée de la salle à manger. Je le regardais faire, en avalant un triangle à l’abricot, un biscuit industriel venu du supermarché italien. 

Sous mes yeux ébahis, les étages montaient doucement. Tout semblait pouvoir s’effondrer à tout moment. 

Et puis, sans prévenir, tout s’est écroulé. 

Il a haussé les épaules : 

— Oh vaï... ! On descend en ville se prendre une glace ? 

Et nous voilà partis, main dans la main, le long du boulevard. 

À peine avions-nous commencé à descendre que quelque chose avait changé. Une épaisseur pesante restait derrière nous, comme si nous étions passés sous une cascade invisible.  

Deux pirates qui prennent le large. 

Ça sentait un peu l’aventure. 

Après la glace sur l’avenue Jean Médecin, il me surprend.  

Il me dit : 

— Allez, viens. 

Et nous entrons dans la Fnac. 

Là-bas, il me laisse déambuler dans la librairie. 

Je file droit au rayon des Livres dont vous êtes le héros.  

Peut-être venait-il de toucher une prime. Une aide. Je n’en sais rien. 

Mais il me regarde et dit simplement : 

— Prends-en autant que tu peux en porter. 

Alors j’en prends un. Puis deux. Trois. Cinq. Sept. 

Je savais mes grands-parents pauvres. Ma grand-mère n’avait jamais travaillé pour un salaire, et ils vivaient tous deux sur la petite retraite de facteur de mon grand-père. 

Je regarde les sept livres coincés sous mon bras. 

Et à ce moment-là il revient vers moi. 

Alors, comme pris en faute, je repose les livres. 

Mais voilà qu’il me dit : 

— Pourquoi tu les reposes ? Tu les veux pas ? 

Et en disant ça, il prend la pile de livres et marche vers les caisses avec un air de triomphe. 

Il y avait quelque chose d’étrange à voir ce vieux monsieur, aux cheveux blancs et aux épaules droites, avancer dans la Fnac. Une sorte d’anachronisme que je percevais, même si je n'étais qu'un enfant. Comme si cette rencontre entre mon grand-père et ce grand magasin n’avait eu lieu que par un de ces accidents des lois de la nature, si rares qu’on les appelle miracles. 

Et j’assistais au miracle. 

Sur la moquette gris-bleu de la Fnac, il paraissait cinquante ans plus jeune. Il se tenait droit, torse bombé, le pas ferme, presque nerveux. 

Mais au moment de passer à la caisse, il y a eu un incident. 

Il y avait devant nous un couple d'Allemands d’une cinquantaine d’années. Visiblement, ils s’emmêlaient dans le paiement.  

Ils étaient là depuis un moment. La caissière avait du mal à les comprendre. À chaque hésitation, ils se penchaient l’un vers l’autre et parlaient en allemand. 

Soudain je vois mon grand-père se crisper.  

Devenir rouge. 

Et d'un coup il s'avance vers l'Allemand le point levé. 

— Fous le camp d’ici sale Boche ! Vous avez rien à foutre ici, va ! Tu vas te casser, hein ? Tu vas te casser d’ici, je te dis ! 

Ce qui m’a marqué, et que je n’ai pas compris sur le moment, c’est le visage décomposé des Allemands. 

Je m’attendais à ce qu’ils répondent quelque chose. 

Ils n’ont rien fait. 

Et pourtant, l’homme n’avait rien à craindre de mon grand-père qui n'avait plus l'âge de se battre. Mais il baissait les yeux, comme honteux.  Terriblement honteux. 

Je les ai vus fuir, lui et sa femme, l'air abattu, en abandonnant tous leurs articles au bout de la caisse. Je les revois partir presque en courant, et disparaître dans les escalators qui descendaient vers la sortie. 

Je suis resté tétanisé. 

J’ai cru que mon grand-père était devenu fou. 

 

 

— 

 

 

   J’avais entendu quelques fois, vaguement, une histoire selon laquelle mon grand-père avait été fait prisonnier pendant la guerre. Mais c’était, dans ma tête d’enfant, comme un conte étrange flottant quelque part, sans aucun lien avec l’homme que je connaissais. 

Bien plus tard on m’a raconté toute l'histoire. La ligne Maginot, le trou dans les Ardennes, la débâcle, les généraux en fuite, les deux millions de prisonniers. 

Parmi les abandonnés, il y avait le jeune Georges.  

Il allait avoir vingt-huit ans. 

Il venait de se marier quelques années plus tôt. 

Après sa capture, Georges fut envoyé à la campagne, quelque part en Allemagne. Il existe une photographie où on le voit au milieu d’un champ, une faucille à la main.  

Il aurait pu fuir peut-être. 

Mais pour aller où ? 

Il était chez l’ennemi, sans papiers, sans vivres, perdu au milieu de l’Allemagne.  

Un jour, on le déplaça. Il se retrouva dans un château, chez un comte ou un duc. Dans ce bout d'Allemagne on faisait bouillir la viande. Des ragoûts, des pot-au-feu. 

Des plats simples. 

Je ne connais pas tous les détails, mais un jour, il cuisina un lapin à la niçoise, comme on le fait chez nous, avec des olives, du vin et des herbes. Le comte, qui était peut-être un duc, adora. Et Georges resta dans les cuisines. J’aime croire qu’il existe encore quelque part un vieux château où quelqu’un prépare ce lapin sans savoir d’où vient la recette. 

Plus tard, il y eu le stalag et la mandoline dans le petit orchestre du camp. Georges avait maintenant trente-et-un ans. Cela faisait trois ans qu’il était retenu prisonnier loin de chez lui. Il avait laissé à Nice une jeune épouse et une petite fille qui n'avait pas encore quatre ans.  

Alors, perdu dans ce camp d'hiver, à des milliers de kilomètres de chez lui, il s’était mis en tête de construire une maison de poupée pour cette enfant qu'il n'avait tenu que quelques fois dans ses bras. Avec des petits bouts de bois taillés, du fil de fer, des restes de ficelles, il commença son œuvre. Doucement, la minuscule maison s’était élevée, pièce après pièce, comme un rêve reconstruit à la main. Il n’avait pas de plan. Juste l’image floue d’un foyer qu’il n’avait pas connu, et qu’il essayait d’offrir à la petite fille qui l’attendait. 

Mais il y a des œuvres dont le destin est de disparaître pour vivre en nous comme des souvenirs sans images. Le jour où les Alliés libérèrent le camp, il était dans le stalag depuis deux ans. Georges prit sa mandoline sous un bras et la petite maison de poupée sous l’autre. Ils étaient nombreux à se presser près du train qui devait les ramener enfin chez eux. Mais au moment de monter, il y eut une dernière violence, une dernière injustice. 

— Ça, pas utile. Tu laisses, dit l'homme. La musique, oui, ça joue. Ça, tu gardes. 

Il protesta. 

Mais c’était inutile. 

Il déposa la petite maison sur un muret, au bord du quai. 

Minuscule et silencieuse promesse sous les flocons de neige. 

Et il grimpa dans le train. 

 

 

— 

 

 

   J’ai longtemps cru que si mon grand-père jouait de la mandoline, c’était à cause de ses origines italiennes. En 1913, comme tant d’autres, mes arrière-grands-parents avaient quitté l’Italie pour s’exiler à Nice. Avec eux il y avait le petit Georges, qui n’avait alors qu’un an. Et dans les valises, peut-être une mandoline.  

C’est ainsi que j’imaginais les choses. Mais en vérité, avant le stalag, il n’avait sans doute jamais touché un instrument. Je ne sais rien de sa vie d’avant. Et les derniers témoins sont morts depuis longtemps. 

 

Il y a eu, pendant cette guerre, un Georges qui est mort et un autre qui est né. Ce nouveau Georges portait encore quelque part en lui des traces de l’ancien. Parce que la mort ne se débarrasse jamais si facilement de la vie, et parce qu'il n’y a pas de commencement qui ne commence quelque chose qui ait déjà commencé. 

Mais le jour où il est monté dans ce train, quelque chose s'est mis à se détacher en lui. Ça allait durer des mois. Le temps du voyage. Le temps de traverser l’Allemagne, la France, et de revenir à Nice. Plusieurs mois durant lesquels, lentement et avec douleur, le nouveau Georges est né. 

Et tandis qu’il naissait, les souvenirs de l’ancien se dépliaient un à un, glissaient hors de lui et s'envolaient par la fenêtre du wagon. D’abord quelques images. Puis des grappes entières de vie, emportées par le vent. Jusqu’à ce qu’il ne soit plus qu’une maison vide dans laquelle il pouvait de nouveau entrer.  

Car tout ce qu’il avait été, il l’avait déposé là.  

Dans cette petite maison de poupée. 

Elle ne contenait pas seulement des gestes longs et minutieux. 

Pas seulement des petits bouts de bois, du fil de fer et des restes de ficelles. 

Elle contenait bien plus. 

Et en la laissant sur le bord du quai, 

c’est lui-même qu’il avait laissé. 

 

Et de la même manière que la voix d’un ami s’efface à mesure qu’on s’éloigne, sa propre voix, à lui, se retirait. 

Le train fonçait à travers les forêts. 

Passait par-dessus les collines. 

Et sa voix se faisait plus faible, plus floue. 

Jusqu’à devenir muette. 

Jusqu’à ce qu’il n’en reste rien. 

Rien qu’un silence, et ce train qui rentrait chez lui. 

 

 

— 

 

 

Chaque jour, elle se rendait à la gare de Nice 

avec la petite qui avait maintenant six ans. 

Elle ne savait rien. 

Seulement qu’un train chargé de prisonniers arrivait tous les après-midi. 

Il n’y avait pas de lettres, pas de nouvelles, que des rumeurs. 

Alors elles y allaient. 

Elle la coiffait, l’habillait, et lui disait qu’elles allaient voir si papa revenait aujourd’hui. 

Mais il n’était jamais dans le train. 

Et chaque soir elles revenaient seules. 

 

Tous les jours, un train entrait en gare rempli d’hommes fatigués. 

Des visages abîmés. 

Elle disait qu’ils étaient moches. 

Elle avait peur. 

Et s’il était devenu comme eux ? 

Certains jours elle se demandait s’il était encore en vie. 

Et aussitôt elle chassait cette pensée. 

Très loin. 

 

 Un jour, il faisait très chaud. 

Le soleil brûlait entièrement le quai. 

Elles allèrent dans la gare pour attendre au frais. 

Et le train arriva comme les jours d’avant. 

Très vite, la gare se remplit. 

Elle cherchait du regard. 

Mais Georges n’était pas là. 

Déjà les derniers disparaissaient. 

Elle prit alors la petite par la main et sortit.

Dehors la lumière était forte, presque aveuglante. 

Il y avait cette silhouette. 

Au bout du quai. 

Un peu raide, immobile. 

Une femme de la Croix-Rouge lui parlait doucement. 

Elle lui disait : 

— Alors monsieur ? Vous n’avez personne ? Vous n’avez plus de famille ? 

Il ne répondait pas. 

Peut-être ne savait-il plus très bien comment on fait quand on revient. 

C’est à ce moment qu’elles arrivèrent. 

Georges leva les yeux. 

Et il les vit. 

 

 Un instant, ils ne bougèrent pas. 

Comme s’il fallait tout réapprendre. 

Un instant. 

Et tout était dit. 

 

Quand ils s'assirent, 

il prit la petite fille sur ses genoux. 

Il lui restait un souvenir pâle. 

Il y avait eu une petite maison, 

une promesse d’amour. 

Mais tout cela lui semblait appartenir à un autre. 

Il ferma un instant les yeux pour essayer de se rappeler. 

Mais il n’y avait que le bruit de la gare. 

Au loin, des voix d’hommes qui riaient se confondaient à la chaleur écrasante du soleil. 

Un instant il y eut quelques reflets. 

Un éclat de lumière dans la vitre du quai. 

Puis le miroitement faiblit, 

et redevint simplement ce qu’il était. 

Un coin de porte. 

Une table qu’on débarrasse. 

Des hommes qui rient au loin. 

 

 

La petite fille regardait cet homme. 

Cet étranger qu’on lui avait si souvent décrit, 

et dont elle redoutait le retour. 

Un cheval noir, cabré, un uniforme étrange. 

C’était lui. 

C’était bien lui, l'homme à cheval sur la photographie. 

 

 

— 

 

 

   Un dimanche, quelque temps avant leur mort, je découvre une guitare posée sur la toile cirée de la table à manger. Mon grand-père me la montre du menton, en haussant à peine les sourcils : 

— Vai, prends-la… C’est pour jouer, hein. 

Je ne sais plus comment elle était arrivée là. Peut-être l’avait-il achetée, ou troquée dans le quartier. Il me semble l’avoir su, un jour, mais le temps a cette façon de gommer les détails pour ne garder que le geste. 

C’était une guitare classique, d’un jaune chaud, presque doré, comme un fruit mûr oublié au soleil. Le vernis avait cette douceur mate des guitares anciennes. Elle n’était pas neuve, mais elle semblait pleine. 

Pleine d’une promesse. 

Peu après sa mort, j’avais seize ans, j’ai écrit quelques mots sur un bout de papier. Je ne me souviens plus de la forme exacte, ni même si ce papier existe encore. Mais je sais ce que je voulais lui dire. 

Je l’ai écrit comme ça : 

 

Je te promets Papi  

Je vais devenir musicien 

Je te le jure 

 

Peut-être que ce geste avait pour moi un poids particulier à cause d’une autre histoire. 

Celle de mon père. 

Dans les années cinquante, il avait attrapé la tuberculose à l'âge de huit ans. On l’avait envoyé en préventorium, dans un village isolé au-dessus de Grenoble, loin de Nice. Mon grand-père n’était venu le voir qu'une seule fois. Il avait fait les trois cents kilomètres à vélo. 

Et puis, un jour de Noël, un paquet était arrivé.  

Sous le sapin du préventorium, il avait ouvert son cadeau.  

Dans la boîte en carton, il y avait un camion.  

Un gros Berliet jaune, tout en métal. 

C’était son tout premier jouet. 

Avant cela, il n’en avait jamais eu. 

La famille était trop pauvre. 

Je connaissais cette histoire par cœur. Ce camion, ça lui avait fait plus de peine qu’autre chose. Il savait ce que ça avait coûté. Et quand il avait quitté le préventorium, mon grand-père lui avait demandé de laisser le camion pour les autres enfants. 

C’était le seul jouet de son enfance. 

Et pourtant, il l’avait laissé. 

Car il fallait faire ce qui était juste. 

Ce camion, c’était un effort silencieux. 

Et peut-être que cette guitare n’était pas un simple cadeau non plus. 

Mais quelque chose qui venait de loin. 

Quand mon grand-père offrait un objet, ce n’était jamais rien. 

C’était une manière de dire je te fais confiance. 

Et cette guitare, je ne pouvais pas la recevoir comme un simple cadeau. 

Je devais en faire quelque chose. 

 

 

— 

 

 

   Quand ils sont morts, d’abord lui, puis elle peu de temps après, mon père, mon oncle et ma tante sont allés vider l’appartement. Ils y ont fait une découverte étrange. C'était dans le vieux coucou mécanique, un de ces modèles anciens, en bois sombre, qu’on remonte à la main, une petite maison, comme celles des Alpes, avec un oiseau qui sort et pousse un cri quand sonne l'heure.  

À l’arrière de la petite maison, dépassaient des morceaux de papier, pliés, enfoncés dans le bois.  

Des photos déchirées. 

Glissées à l’intérieur du vieux coucou. 

Comme s'il avait voulu caler le mécanisme 

Des soldats, une ferme, un camp. 

Des bottes, des épaules, des visages. 

Des images du temps où il était prisonnier en Allemagne. 

C’était une réparation. 

Ou peut-être autre chose. 

Comme si, pour que la petite maison tienne encore debout, il avait fallu sacrifier les souvenirs. 

 

 

— 

 

 

   Presque toujours, après le repas, il sortait un jeu de cartes. D’un revers de main, il balayait les miettes restées sur la table. Il traçait ainsi un espace devant lui. Un carré vide, prêt à accueillir quelque chose. Puis il ouvrait le paquet et étalait les cartes sur la toile cirée. 

Alors commençait sa danse d’équilibriste. 

Du bout des doigts, il soulevait une carte, puis une autre. 

Les mains face à face, il rapprochait lentement la dame et le roi, 

jusqu’à ce que leurs visages se touchent. 

Il retenait son souffle. 

Les mains autour des cartes, 

comme deux ailes refermées sur un nid. 

Sans un bruit, il s’écartait, et devant lui,  

la petite pyramide tenait debout. 

Il répétait alors le geste. 

Une seconde forme s’élevait, puis une autre, et encore une autre. 

Alors, il suspendait une carte au-dessus du sommet. 

Ses doigts la maintenaient à plat, en équilibre. 

Il la laissait tomber. 

Elle se posait sans bruit. 

Et le premier étage tenait. 

Il se laissait alors aller contre le dossier de la chaise et observait, silencieux.  

Puis reprenait. 

Carte après carte, il élevait les étages. 

Et plus le château montait, 

plus ses gestes devenaient lents,  

précis, retenus. 

Entre chaque étage, il s'arrêtait de plus en plus longtemps. 

Peut-être pour retarder l'inévitable. 

Et moi, assis en face, 

je le voyais disparaître, lentement, 

derrière ce mur de papier. 

Comme s’il s’effaçait doucement dans ce décor qu’il avait lui-même construit. 

Alors venait ce dernier moment. 

Celui où tout peut s'effondrer. 

Il regardait le château.  

Cette maison de poupée. 

Puis il reprenait une carte, puis une autre. 

Et avec une foi silencieuse, presque têtue, 

Il continuait. 

Et le miracle se produisait. 

Un étage de plus s'élevait. 

Les triangles de papier découpaient son visage. 

Et dans les arêtes mouvantes du château de cartes 

je croyais voir, 

à travers les interstices, 

le même homme que je voyais là-bas,  

sur cette photographie venue d'ailleurs, 

debout sur son cheval, 

droit, immobile. 

En équilibre  

dans un monde disparu. 

 

 

 

©2025, César Valentine. Tous droits réservés. Reproduction interdite sans autorisation.

 

 

sans titre - acrylique sur linoleum - 60x80cm - 2024 - Romain Laveille
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