Duo
Duo
César valentine
J'ai écrit cette histoire en regardant la peinture "Duo" de Romain Laveille.
Doucement, elle m'a conduit tout au fond de ces souvenirs.
C'était une enquête dont les indices étaient des formes et des couleurs.
Je crois que les peintures de Romain Laveille contiennent quelque chose d’avant les choses autour de nous.
Il y a comme une étrange familiarité ici.
Je regarde.
Et je me laisse aller à une rêverie.
J'avais une belle mobylette. Un 103 avec une selle blanche et un guidon courbé. En moins de dix minutes, j'étais au lycée. Mon père me l’avait offert vers la fin de ma première année de CAP. Quand je l'avais montrée à ma mère, elle avait fait une grimace :
« Roule doucement »
À partir de ce moment-là, c'était la vitesse et moi. En poussant ma mob à fond, j'arrivais à gagner une demi-heure de sommeil. Une drôle de victoire emballée dans le bruit du moteur.
Après une scolarité pleine de turbulences, j'avais atterri en CAP d’ébénisterie. J’aimais le bois, son odeur, sa résistance. Mais surtout parce qu’il se souvient. Le bois, c’est un arbre qui accepte de devenir autre chose.
Mais les lycées pro ? Des lieux délaissés. Des endroits où on ne rêve plus. Professeurs au bout du rouleau, ruines, désespoir.
Quand je suis arrivé en septembre 1996, j'ai vu des trous dans les vitres. Pas des fissures. Des trous. Quelqu’un a dit :
« C’est les anciens. »
Comme si c’était un héritage.
Planqués dans la tour d’en face, ils avaient décidé de se venger de l’école avec une vieille carabine. Peut-être qu’ils pensaient que les murs saigneraient. Mais non. Ça fait juste des trous.
On s'habitue à ne pas s'habituer. Quelques jours plus tard, on en rigolait :
« Regarde, encore un trou ! »
Je passais cette première année, puis les grandes vacances de mes seize ans. Et en septembre 1997, c’était la rentrée des classes. Encore.
Pendant l'été, de grands travaux avaient débutés, et le lycée était devenu un vaste chantier.
Parpaings, ferraille, grues.
Dans la classe, il y avait quelques nouvelles têtes. Mais nous n’étions qu’une poignée. Rien que des garçons. Un joyeux désordre pour conjurer le malheur.
Le joyeux, le fils de flic, l’absent, le voleur, le toxico, le malheureux, le suicidé. Et puis, le silencieux, cette nouvelle tête, avec ses longs cheveux noirs, droits et épais.
Le silencieux avait tout du mystère, car personne ne connaissait l’existence du silence.
Il venait de Lyon.
On l’a appelé le Lyonnais.
Moi, je roulais vite. J’avais besoin de sentir le vent frapper mon visage. Je devais pousser ma mobylette contre ce mur invisible et le franchir. Tous, nous cherchions à franchir le mur, chacun comme il pouvait, souvent maladroitement.
Mais lui, c’était un passe-muraille.
Je l’ai su dès que je l’ai vu.
Il pouvait traverser les murs les plus solides.
Mais ce n'était jamais facile. À chaque passage, il laissait quelque chose.
Un bout de tissu accroché dans le plâtre.
Une pierre fendue dans la façade.
Une ombre superposée sur une image.
Il passait de l’autre côté.
Mais jamais tout entier.
J’ai voulu l'approcher.
Mes phrases glissaient sur son manteau noir, les perspectives s’aplatissaient, et il disparaissait comme une éclipse.
Parfois, il fumait avec nous, mais alors il devenait insaisissable, car il jouait à être le Lyonnais pour nous faire plaisir.
— Alors, le Lyonnais, ça te plaît, Nice ?
Il esquissait un sourire franc et bienveillant.
Et la cigarette passait de main en main.
Un soir, à la sortie des cours, on en a grillé une ensemble.
Et d’un coup, il a disparu.
Une volute de fumée s’est élevée devant moi. Sa main était là, au bout de la cigarette. Mais son corps était au bout de la rue.
Je suis resté figé devant le portail du lycée.
J’ai regardé la fumée s’envoler.
La main s’est effacée avec elle.
Un truc de passe-muraille.
Un coup de maître, me suis-je dit.
Il nous intriguait.
Pas seulement par ses bons résultats, mais par ce que les autres ont fini par qualifier d’excentricité.
Au début, ils hésitaient.
— Il vient à pied tous les jours. C’est qu’il doit être fauché.
— Mais l’abonnement de bus, ça coûte presque rien.
— Ça doit lui prendre 40 minutes, matin et soir.
— Même sous la pluie ?
— Tous les jours, mec.
— Il est grave.
— C’est un gaga.
Gaga.
À Nice, ce mot sonne autrement.
Un mot plein d'affection.
Souvent j'arrivais en retard. Ma mobylette ne suffisait plus à déplier le temps. C'est l'époque où j'ai installé le pot Polini. Tube bleu nerveux comme une queue de requin, bruyant comme un volcan en colère. Et cette colère me suivait jusqu'en classe. D'abord ce furent les avertissements puis les blâmes.
Ma vie ne tenait qu'à un fil.
Un matin, je trouve les pompiers devant l'atelier. Edmond avait perdu un doigt à la circulaire. Il restait encore l'odeur du vin au-dessus de la lame. On est venu nous dire qu'on pouvait rentrer chez nous. Et on est parti en laissant la machine pleine de sang.
Dans ces moment-là on ressemblait à des chiens qu'on laisse sortir dehors. On pouvait plus s'arrêter de parler de l'accident. Moi, j'étais arrivé trop tard, les pompiers avaient déjà mis le doigt dans un petit sac plastique. Mais le Lyonnais avait tout vu. Le sang avait giclé sur sa blouse. On ne le lâchait pas.
— Il a eu mal le prof ?
— C’était lequel, de doigt ?
— Ça bouge encore après ?
— T’as vu l’os ?
Le Lyonnais nous a tout raconté.
Sa blouse encore tâchée.
Nos éclats de rire étaient comme une conjuration.
Un jour il est parti avec nous en ville.
Il est monté derrière Tony.
Son blouson flottait à l’arrière du booster, gonflé par le vent, comme s’il tenait seul sur la selle. Ça ressemblait à la voile d'un bateau. Pleine d'or et de soleil.
Lui, je l’ai vu ailleurs.
Je l’ai vu traverser le boulevard.
Passer au-dessus du Paillon comme s’il glissait sur l’eau.
Peut-être même qu’il n’a jamais eu besoin de pont.
Un truc de passe-muraille.
Un coup de maître.
Encore une fois.
C'est là que j'ai eu cette idée géniale.
Couché sur ma mob.
Moi aussi j'allais créer une grande illusion.
Le soir, j’ai mis le réveil à sonner très tôt. Ça piquait, mais je savais pourquoi je me levais.
J'ai croisé mon père qui venait de se réveiller.
— Ton casque, il m'a dit quand il m'a vu sortir.
— Je prends le bus aujourd'hui.
Dehors il faisait encore nuit et froid.
En marchant vers l'abribus, je suis passé devant ma mob accrochée au poteau. Le pot d'échappement bleu brillait sous le lampadaire.
Un bolide.
J'ai attendu le bus en fumant une cigarette. Je ne pensais qu'à mon plan.
J’étais devant le lycée avant l'ouverture du portail. Les copains sont arrivés, les uns après les autres. On a allumé nos cigarettes sous le préau de l'atelier.
— qu'est-ce qui t'est arrivé ce matin ?
— On t'a jamais vu ici aussi tôt.
— Mon pot est mort, j'ai du prendre le bus, j'ai dit.
— Le Polini ?
— Oui, mort.
Pour que l'illusion soit parfaite, il fallait endormir tout le monde.
Du reste, personne n'aurait compris.
Sauf lui.
J'attendais que la journée termine.
Les médecins avaient recollé le doigt d'Edmond.
Dans l'atelier, on chantournait des pieds Louis XV.
Avec une lame rouillée.
Qui s'est brisée.
Trois fois.
Et Edmond a gueulé.
Le soir, les copains ont voulu me ramener.
C'est maintenant qu'il fallait jouer serré.
J'ai esquivé, prétexté un truc à faire.
Ils insistaient.
C'étaient des vrais copains.
Mais au bout d'un moment tout le monde s'est dispersé.
Moi, j’attendais.
Je ne pouvais pas passer à travers les murs, mais je savais bluffer.
Et au bout d’un moment, il est apparu. Il a tranquillement dépassé le portail en me saluant, un peu surpris de me trouver là, sans ma mob.
Je connaissais ses tours de passe-passe. Un instant d’inattention et il me filerait entre les doigts.
Il ne resterait qu’une paire de chaussures sur le trottoir.
Comme une volute de fumée qui monte.
Comme une blouse vide sur une selle.
Alors quand il m’a salué, j’ai rattrapé son pas.
Il faisait l’air de rien.
Ah, il était coriace !
— J’ai plus de mob, et plus un franc pour le bus. J’vais marcher.
Il a hoché la tête.
Il ne pouvait pas dire non.
À chaque instant, je m'attendais à un de ses coups de génie.
Qu'il passe à travers un mur.
Qu’il s'envole au-dessus du Paillon.
Et qu’à côté de moi, il n’y ait plus qu’un tissu qui flotte à hauteur d’épaule.
Un pan de veste vide.
Un col ouvert sans cou.
Et moi, à marcher seul, comme dans un tableau sans signature.
Mais rien de cela ne s'est produit.
Le soleil tombait en rasant les immeubles, comme une palpitation tranquille. Une couleur fauve recouvrait tout. Le Paillon n'était plus qu'un long trait bleu. Il n’y avait plus que des reflets, et des éclats de lumière, comme au matin naissant du monde. Nous marchions côte-à-côte. Par moments, il ressemblait à un morceau d’or arraché au monde. Brillant et invincible.
— Pourquoi tu fais ça ?
— Faire quoi ?
— Marcher. Tu aurais pu rentrer. Tu aurais pu partir à l’arrière d’un scooter ou prendre le bus.
— J’aime bien marcher.
Un silence.
— C’est une bonne raison ?
J’ai souri.
— C’est la seule.
Un coup de mistral a soulevé un pan de sa veste.
Un instant, j’ai cru qu’il n’y avait plus que ça.
Un truc de passe-muraille
Un coup de maître.
Mais il a sorti un paquet de clopes et m’en a tendu une.
Le vent soufflait dans sa veste, comme s’il voulait l’emporter.
Le tissu noir flottait dans la lumière.
Il brillait.
Comme ça.
Juste assez pour que le sol se détache.
Que le trottoir s'efface
Que le ciel commence à trembler.
On ne marchait plus vraiment.
Pas tout à fait
Sur une ligne bleue.
Dans la lumière chaude.
Comme ça.
À deux.
Un truc de passe-muraille.
Un coup de maître.
Autour de nous, il n’y avait plus que l’or.
Le vent.
Et un monde
qui commençait
à peine.
©2025, César Valentine. Tous droits réservés. Reproduction interdite sans autorisation.
