Le cahier posé sur la nuit
Le cahier posé sur la nuit
César Valentine
J'ai écrit cette histoire en regardant la peinture "Déposées" de Romain Laveille.
Doucement, elle m'a conduit tout au fond de ces souvenirs.
C'était une enquête dont les indices étaient des formes et des couleurs.
Je crois que les peintures de Romain Laveille contiennent quelque chose d’avant les choses autour de nous.
Il y a comme une étrange familiarité ici.
Je regarde.
Et je me laisse aller à une rêverie.
Dans l'ancienne Grèce, les hommes et les femmes avaient pris l'habitude de raconter leurs rêves. Les images mêlées de sommeil devaient transmettre une vérité, quelque chose d'essentiel. La nuit, un dieu se glissait sous vos paupières et y déposait des images. On disait alors que le rêve était un messager, une voix qui murmurait à l’âme une vérité encore enfouie.
Je ne m'étais jamais vraiment soucié de mes rêves. Bien sûr, comme tout le monde, j’en faisais, mais je n'effleurais ces images qu’un instant, et je m'enfonçais aussi vite dans ma journée sans plus y penser. Et puis un jour j'ai rencontré Paul, et quelque chose a changé. Après ça mes rêves n'ont plus jamais été les mêmes, et j’ai commencé à écouter ce qu’ils me disaient.
J'ai rencontré Paul dans une minuscule maison. Une seule pièce : peut-on appeler ça une maison ? Au début, nous avons cru que ce n'était qu'un vieil ivrogne sous un tas de couvertures sales.
Nous étions assis autour d'un poêle à bois. Dehors, l'hiver avait transformé la campagne en une vaste étendue blanche. L'endroit était si bas que mes cheveux balayaient la poussière du plafond voûté. Une couverture épaisse pendait dans l’embrasure. Ce n’est que plus tard que nous avons appris pourquoi il n’y avait plus de porte : quelques semaines auparavant, trop ivre pour aller chercher du bois dans la forêt, Paul l'avait brûlé pour se réchauffer.
A l'intérieur il n'y avait aucune fenêtre, et tout baignait dans une pénombre figée. Une lumière pâle et froide glissait sous le rideau avant de s'évanouir dans les coins de la pièce. L’endroit était encombré d’un bric-à-brac de vieilleries poussiéreuses : des coussins, des couvertures, des bouteilles éparpillées, et plusieurs boîtes de conserve. Quelques planches de bois étaient entassées devant l’entrée, les restes de l'ancienne porte, et nous avons allumé un feu dans le poêle en fonte.
Nous étions assis autour des premières flammes lorsqu’un bruit de bouteilles rompit le silence. Ça venait d’un vieux matelas au fond de la pièce, enseveli sous un amas de couvertures et de fripes. Lentement, les couvertures se sont soulevées, et le visage de Paul est apparut : vieux, bouffi et sale.
— Qu’est-ce qu’on a là ? Des fucking anges tombés du fucking ciel ?
Il nous a observé un instant en plissant les yeux. Puis il a attrapé une bouteille de vin déjà ouverte qu’il a vidé d’une longue gorgée.
— Vous voulez boire un fucking coup ?
On a secoué la tête.
— Fucking shame. Moi, je gaspille pas le fucking wine.
Nous lui avons alors raconté comment nous nous étions retrouvés là : les vacances de Noël, notre balade en amoureux, et comment nous nous étions égarés en prenant à droite après la bergerie en ruine, sur le col d’en bas.
Depuis combien de temps Paul vivait là, et comment se nourrissait-il ?
À un moment il a balayé la pièce d’un geste de la main :
— Bienvenue dans mon fucking château, les enfants !
Puis il a lâché un énorme pet et a éclaté de rire.
Comment ce vieil Anglais ivrogne s'était retrouvé dans cette petite cabane sans électricité ? Nous ne l'avons jamais su.
Quand on lui a demandé comment il était arrivé là, il a simplement répondu :
— Est-ce que vous aimez les fucking histoires ?
Je crois qu’on a hoché la tête un peu bêtement, et Paul a souri en nous montrant ses dents jaunies par le vin et le tabac. Il a fait rouler quelques bouteilles vides, et a sortit un gros cahier qui était enfoui dessous.
— Mon fucking chef-d'œuvre.
Le cahier était volumineux, sans doute plusieurs centaines de pages. Il a fait tourner les pages, et j'ai aperçu l’écriture épaisse, entassée, tremblante qui débordait du papier.
Puis il s’est mit à lire. Les mots coulaient, nets, justes et pleins de malice, loin de l'écriture ivre qui recouvrait tout l'intérieur du cahier.
Je ne me souviens pas dans le détail de toute l’histoire, mais plutôt de l’impression qu’elle m’a laissée, comme un de ces souvenirs d’enfance dont on ne sait plus s’il est vrai ou non. De cette nuit, je garde des images nébuleuses, imprégnées d’un goût agréable, qui tournent quelque part au fond de moi.
Nous n’étions plus dans la petite maison perdue au milieu de la plaine blanche sous la nuit. Les pages tournaient, la voix de Paul nous enveloppait. Nous n’étions plus là. Et nous nous sommes endormis.
Des rêves flous et des bruits étouffés avaient flotté toute la nuit. Par moment, le tintement des bouteilles troublait le silence. La voix de Paul tournait entre les ombres vacillantes des flammes, au milieu des bouteilles renversées. Fucking fire… La porte du poêle grinçait, puis à nouveau le tintement du verre. Où est my fucking wine… Tout se confondait, et je sombrais de nouveau.
Le lendemain matin, Paul dormait profondément, la bouche entrouverte, noyé dans un fouillis de vieilleries et de bouteilles vides. On l'aurait cru mort sans le long ronflement tranquille qui s’élevait par moments
— Il dort encore.
— Laisse-le, dit-elle.
L'aventure de la veille ressemblait à un drôle de rêve, et j’ai repensé au gros cahier dans lequel Paul avait lu son histoire. Maintenant que le soleil s’était levé, je voulais voir de plus près cette écriture épaisse et dégoulinante, ces pages noyées d'encre. Mais le cahier avait disparu. Nous avons fouillé un moment, sans trop savoir où chercher.
— Tu le trouves ?
— Non…
La pièce était glaciale. La nuit précédente, nous avions brûlé les dernières planches, et c'est le froid du matin qui nous avait réveillés. Je me suis tourné vers le poêle. La porte était entrouverte. Juste là, à l’entrée, une couche de cendres noires s’étalait en cendres légères, comme du papier brûlé qui conservait par endroits la forme des pages.
— Tu crois que… ?
On s'est regardé sans rien dire. Puis, d’un même mouvement, on a tourné les yeux vers Paul. Il ronflait tranquillement.
©2025, César Valentine. Tous droits réservés. Reproduction interdite sans autorisation.
