Le lion


Le lion
César Valentine






   C'était une fin d'après-midi ordinaire. Elle était venue le chercher à la sortie de l'école, mais ses yeux étaient rougis par les larmes.

« Tu as pleuré, maman ? » avait demandé Léon.

Elle lui avait souri et avait pris sa main. Ensemble, ils avaient marché jusqu'à la maison.

« On prend pas le goûter ? »

Sa mère l'avait serré contre elle sans répondre. Ça avait duré un long moment.

« Qu'est-ce qu'il y a, maman ? »

Ils étaient dans la chambre du garçon, assis tous les deux sur le bord du petit lit. 

« Papa est mort. » 

Elle n'avait pas trouvé d'autres mots. Impuissante devant la brutalité de la mort.

Puis elle avait fermé les yeux et avait retrouvé le courage de parler. Son père ne reviendrait plus jamais, un accident l'avait emporté. Léon écoutait, la tête levée vers sa mère, les yeux ahuris. 

« Papa veillera toujours sur nous de là où il est »

Léon avait repoussé sa mère brusquement, les yeux remplis de larmes.

« C’est pas vrai ! Quand on meurt, on revient jamais ! »

Et il était parti en courant jusqu'au fond du jardin, se cacher sous sa petite cabane en bois. Sa mère s'était glissée à l'intérieur par la minuscule ouverture et l'avait pris dans ses bras. Ils étaient restés là, serrés l'un contre l'autre jusqu'à ce que la nuit tombe. L'enfant s'était endormi dans les bras de sa mère. Elle l'avait alors porté jusqu'à sa chambre et l'avait doucement déposé dans le lit à la place où le père, maintenant disparu, dormait habituellement. Léon marmonnait dans un demi-sommeil. 

 

    Plusieurs semaines étaient passées depuis la mort du père, et bientôt, ce fut l'anniversaire de Léon. Tous ses copains étaient venus, et la table du jardin était couverte de gâteaux et de jus de fruits. Il avait reçu beaucoup de cadeaux, et les paquets de toutes les couleurs s'entassaient dans l'herbe verte, au pied de la table. 

Léon souffla sept bougies au milieu des cris et des applaudissements. Pourtant, quelque chose avait changé. Il s'amusait avec ses amis, mais par moments il se sentait loin, sans raison. En un instant, il se retrouvait seul et n'entendait que du silence. Puis, quelqu'un le tirait par le bras ou un ballon roulait jusqu'à lui, et tout reprenait vie aussi soudainement.

Au milieu du goûter, un bruit inhabituel s'était fait entendre de l'autre côté du jardin. Tous les enfants s'étaient précipités vers le grand portail pour voir ce qu'il se passait. Une procession bariolée de couleurs remontait lentement la grande route dans un vacarme de fanfare. Des clowns cognaient d'énormes cymbales en faisant des cabrioles, et des jongleurs en équilibre sur de longues échasses lançaient leurs balles colorées dans le ciel. 

En haut d'un étrange véhicule, un homme de grand format, le teint blafard, criait à tue-tête dans un porte-voix doré.

« Mesdames et messieurs, petits et grands, le cirque est en ville ! »


Il parlait comme un roulement de tambour, chaque syllabe éclatait en coup de pétard.


« Des acrobates défiant la gravité, la magie de la transmutation, et des fauves dans un numéro unique au monde ! »


Les enfants avaient suivi le cortège des yeux jusqu'à ce qu'il disparaisse au fond de la rue. La tête entre les barreaux du portail, Léon avait vu la procession se transformer peu à peu en une masse vacillante zébrée de rouge, de jaune, de bleu. Elle caquetait comme un oiseau maladroit cherchant à s'envoler. 

 

    À la fin de la journée, tous les enfants étaient rentrés chez eux, et Léon et sa mère se retrouvèrent seuls. La maison était devenue silencieuse mais gardait encore les traces de la fête. Des assiettes avec des restes de gâteaux traînaient un peu partout, et des ballons de toutes les couleurs flottaient sur le sol.

Léon, agenouillé sur le tapis, faisait voler un dinosaure dans les airs au milieu des lambeaux froissés de papier cadeau.

— Maman…, commença-t-il doucement. j'ai envie de dormir dans ma chambre ce soir. 

Elle lui sourit.

Quand Léon fut au lit, elle alla le border, puis alluma la veilleuse. Elle se pencha pour lui faire un bisou et lui tendit sa joue pour qu'il l'embrasse aussi.

— Bonne nuit mon chéri. Joyeux anniversaire.

— Bonne nuit maman. À demain.

— À demain.

Léon attendit que sa mère s'éloigne, et quand il entendit ses pas traverser le couloir, il cria plus fort :

— À demain ! 

 

    La petite veilleuse éclairait faiblement la chambre et le désordre des jouets. Léon avait mis sa tête sous les draps, ne laissant qu'une petite ouverture par laquelle il pouvait voir. Ses yeux s'arrêtèrent sur le château en carton posé sur le bureau. Son père l’avait construit peu de temps avant l'accident. Ensemble, ils avaient peint les créneaux et le pont-levis, mais n'avaient pas terminé. Les murs d'enceinte étaient restés en carton brut. Sur le bureau, rien n'avait bougé, les tubes de peinture étaient toujours là, et les pinceaux encore plantés dans un reste d'eau sombre.

Léon repensait à sa journée d'anniversaire. Peu à peu, des images se formaient. L'homme de grand format se dressait immobile sous le chapiteau. Un magicien le fit entrer dans une grande armoire, et quand il rouvrit la porte, un lion en sortit. Le fauve avait le même teint blafard que l'homme. Le chapiteau se mit à tourner comme un manège. Au centre, le lion grondait, et tout autour, des petites barques montaient et descendaient dans les vagues. Léon s'accrochait à la barque pour ne pas être emporté.

 

    « Léon… Léon… »

Au milieu de la nuit, Léon se réveilla en sursaut. Il venait d’entendre dans son rêve la voix de son père l’appeler. La veilleuse était éteinte et dans la chambre il faisait noir. 

Peu à peu, il distingua les formes encore nébuleuses mais familières de sa chambre. Soudain, un bruit venant du jardin, de l’autre côté de la fenêtre, le fit sursauter. Ça ressemblait à quelque chose qui grattait le cadre en bois. Il tendit l’oreille. Le bruit se fit de nouveau entendre, cette fois plus nettement. 

Léon se redressa sur son lit, son cœur battait fort. Sans prendre le temps d’allumer la veilleuse, il avança vers la fenêtre. Debout sur la pointe des pieds, il agrippa la poignée, et du bout des doigts la fit tourner. La fenêtre s’ouvrit, et il leva les yeux… 

Devant lui, un lion gigantesque le fixait !

Léon resta figé. Il n'avait jamais vu de lion en vrai. La bête ne bougeait pas, mais elle était si proche qu’il pouvait sentir la chaleur de son souffle. Bizarrement, il n'avait pas peur. Il savait que le lion ne lui voulait aucun mal. Les deux yeux d'ambre le regardaient avec douceur. Il y avait dans ce regard quelque chose d'ancien et de profond.

Doucement, le lion posa sa tête contre l'épaule de Léon. Sa fourrure épaisse caressait sa joue. C'était chaud et doux. Léon ferma les yeux. Il ne voulait plus bouger.

Des images remontèrent à la surface… l'eau froide et profonde… respirer… Ses jambes battaient dans le vide… il suffoquait… puis des bras… les bras de son père… il le tirait hors de l'eau… le pressait contre lui… La chaleur… le réconfort. Comme maintenant.

— Papa, où on va quand on meurt ? 

— Je ne sais pas, mais on ne doit pas y penser maintenant. 

— Toi aussi tu vas mourir un jour ? 

— Peut-être, mais pas tout de suite. Et je serai toujours là avec toi tant que tu auras besoin de moi. 

— Mais comment ? 

 

    Léon plongea ses mains dans la crinière épaisse du lion. Ses doigts s'enfoncèrent dans la fourrure dorée, et il murmura un mot que seul le lion pouvait entendre. Alors, l’animal laissa échapper un grondement sourd en réponse au mot de l'enfant, puis se redressa, tourna sur lui-même, hésitant un instant, et s'éloigna lentement.

Léon avait l'impression d'être dans un rêve. Il regarda le corps puissant du lion s'enfoncer peu à peu dans l'obscurité du jardin. La fourrure majestueuse se balançait doucement dans la faible clarté de la lune. Bientôt, ce ne fut plus qu'une tache sombre, difficilement perceptible.

Mais avant de disparaître complètement, le lion s'arrêta et regarda en arrière. Léon vit deux éclats lumineux jaillir de l'ombre, puis il entendit un rugissement puissant juste avant que le lion ne s'évanouisse dans la nuit.

 

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