Les tortues doivent apprendre à traverser


Les tortues doivent apprendre à traverser 
César Valentine




J’ai voulu repeindre une porte.

C’est parti de rien. Juste une phrase que Muriel avait lâchée un jour, en passant :

— Cette porte me fout le cafard.

Elle aurait pu dire ce matin me fout le cafard ou ce pull me fout le cafard, mais non, c’était la porte. Alors il a bien fallu que je fasse quelque chose.

Je suis pas le mec parfait. Un peu fauché, sans diplôme, du genre à tout laisser traîner. Ma devise, c’est « ça finira bien par s’arranger tout seul. »

Mais avec Muriel, je voulais vraiment assurer. J’étais bien décidé à la garder. 

Alors je faisais gaffe. J’avais même acheté des fringues neuves.

Mon ex me l’avait assez répété :

— Ton jean et toi, c’est pour la vie, c’est ça ?

Moi, je vois pas le problème. Un jean, c’est un jean.

Mais bon, je voulais éviter ça.

Muriel, c’était autre chose. Une fois par semaine, minimum, elle explosait. Une de ces colères qui te bousille un week-end. À chaque fois, je me disais : mince, j’ai encore foiré. Et je redoublais d’efforts.

C’est comme ça qu’un samedi matin, j’ai décidé de rattraper toutes mes bêtises et de repeindre sa porte d’entrée.

Muriel habitait une de ces petites maisons dans un lotissement fermé, juste derrière un immense parc. Un coin calme, presque trop parfait. Rien à voir avec ma coloc, pas loin de la gare, avec son odeur de renfermé malgré les fenêtres ouvertes.

Quand je l’ai rencontrée, elle avait presque fini de payer son crédit. Muriel, elle  avait du fric. Pas des tonnes, mais assez pour que tout ait l’air facile. C'était une  ingénieure, mais elle ne parlait pas beaucoup de son travail. Juste qu'elle avait dix mecs sous ses ordres. Une vraie chef. Toujours bien habillée, type femme fatale, quoi. Elle ne laissait rien au hasard.

Un jour, elle m’a dit :

— Quand on te désire, on te respecte.

Elle avait dit ça comme une vérité scientifique.

Je l’ai regardée. Avec ses talons, il fallait lever la tête.

Deux jours avant que je me lance dans cette histoire de porte, elle avait piqué une crise. Muriel est très frileuse. Le froid, elle le prend personnellement. Ce soir-là, bêtement, j’avais laissé la porte de la chambre ouverte avant de me coucher. Le froid l’avait réveillée en pleine nuit.

Moi, j’ai un sommeil de plomb. Dans mon rêve, j’étais sur une plage. Coucher de soleil, cocktail, les pieds dans le sable chaud. Et puis quelqu’un me traite de connard. En un instant, c'est toute la plage qui s’y met. 

Je me suis réveillé. Muriel était debout au milieu de la chambre, en petite culotte, l’index pointé vers la porte ouverte.

— Connard ! Connard ! Connard !

Elle ne pouvait plus s’arrêter.

J’ai mis quelques secondes pour émerger. Ça m’a rappelé un souvenir d’enfance, pendant une pièce de théâtre à l’école. J’avais bégayé sur un mot, sans pouvoir aller au bout de ma phrase. Impossible de m'arrêter. De me rappeler cette histoire, ça m'a fait sourire un instant parce que j’ai imaginé Muriel coincée sur le début du mot : co-co-co-co-co…

Mais Muriel continuait à hurler :

— Connard ! Connard ! Connard !

Ça faisait un sacré raffut. Finalement, je suis sorti du lit et j’ai fermé la porte, mais elle l’a rouverte pour partir dans la cuisine. Alors, je ne savais plus quoi faire avec cette porte. J'oublie toujours un truc et ça finit par mal tourner. J’ai réfléchi un moment, et puis bon… je l’ai refermée.

Quand elle est revenue, elle s’est recouchée sans rien dire, mais elle a laissé la porte ouverte. J’ai hésité un instant, mais j’ai préféré ne pas bouger. Je sentais que ça pouvait exploser à tout moment. Alors, je me suis fait discret et je me suis tourné de l’autre côté.

 

Le vendredi, j'ai ramené un pot de peinture rouge. Je voulais lui faire la surprise, alors le soir j’ai rien dit. 

Le matin, je me suis levé d’un bond.

— Qu’est-ce qu’il t’arrive ?

— Surprise !

Et en disant ça j'ai sorti le pot de peinture rouge. Muriel n’en revenait pas. Elle m’a regardé comme si j’étais quelqu'un d'autre. 

La porte était dégueulasse. J’ai pris une éponge et j'ai commencé à frotter. À un moment, j’ai senti quelque chose de dur sous le cadre. C'était un vieux nid de guêpes tout sec et poussiéreux qui est parti en miettes dès que je l'ai touché. C’est dingue où ces bestioles peuvent se glisser. 

Je passais un dernier coup d’éponge quand j’ai commencé à me sentir bizarre. Ma gorge était sèche, et je respirais difficilement. 

J’ai filé dans l’appartement. 

Muriel est sortie de la chambre et a sursauté en me voyant.

Dans le miroir j'ai pris peur, ma bouche ressemblait à un truc plein de Botox.

En deux secondes, j’ai pensé à une allergie foudroyante.

Forcément, mort subite.

J’ai laissé Muriel là et j’ai foncé en scooter jusqu’à la pharmacie. Je me voyais déjà m’étouffer avant d’y arriver, allongé sur le goudron à côté de mon scooter, la porte de Muriel pas peinte.

La pharmacie était ouverte.

La pharmacienne n’avait pas l’air très affolée.

Elle m’a donné deux cachets et, quelques minutes plus tard, j’étais sauvé.

Quand je suis revenu, Muriel m’a regardé et a souri.

— T’as retrouvé ta tête.

Puis :

— J’ai faim.

Mais après l’histoire du nid de guêpes, je voulais en finir avec cette porte. Alors j'ai proposé à Muriel qu’on aille manger après la première couche.

J'avais acheté une belle peinture rouge. Un rouge profond, presque violent. Mais je trouvais que ça lui allait bien, à cette porte. J’étais content de mon coup.

— Tu trouves pas que c’est un peu trop rouge ?

J’ai levé la tête. Elle regardait la porte, bras croisés, l'air pas convaincue.

— T’avais dit que t’aimais pas cette porte. Maintenant, elle est plus pareille.

— Je parlais de la repeindre en blanc, en fait.

J’ai regardé le pot. Clairement pas blanc. Mais bon, c’était fait.

Elle a soupiré et s’est éloignée.

Quand j’ai terminé la première couche, j’ai admiré mon travail. Franchement, ce rouge changeait tout.

Muriel est revenue avec un café. Elle s’est appuyée contre la balustrade à quelques mètres de la porte, et l'a regardée, l’air absent.

— Ça fait bizarre.

— Dans quel sens ?

Elle a soufflé sur son café.

— Je sais pas. Ça change.

Elle a pris une gorgée, puis m’a tendu la tasse. C’était chaud, bien dosé. Muriel a une machine à café de compétition, un truc énorme en inox. Ça fait un boucan d’enfer, mais ça sort un espresso bien serré, comme au bar.

Elle m’a observé.

— Pourquoi t’as fait ça, en fait ?

J’ai haussé les épaules.

— Tu disais que cette porte te foutait le cafard. Maintenant, elle est rouge. C’est plus gai, non ?

Elle a attendu un moment.

— Ouais. Peut-être.

Elle a glissé un doigt sur la peinture encore fraîche.

— Faudra voir une fois que ça sera sec.

J’ai hoché la tête.

Le nid de guêpes m’avait bien ralenti, et il était déjà treize heures. Muriel a lâché la porte rouge des yeux et m’a regardé.

— Bon, on peut aller acheter à manger maintenant ?

Le problème, c’est que la peinture était encore fraîche. Impossible de fermer la porte sans bousiller tout mon travail. J’ai proposé à Muriel de m’attendre ici pendant que j’irais chercher à manger.

Elle n’aimait pas l'idée de laisser sa porte grande ouverte. Je lui ai dit que le lotissement était sécurisé, que tout le monde se connaissait. Mais quand elle a quelque chose en tête, rien à faire.

Elle est partie dans la cuisine chercher le tabouret du bar américain. Elle l’a planté devant l’entrée, porte grande ouverte, et s’est assise, jambes croisées, comme une reine qui garde son royaume.

Elle avait une de ces classes !

J'ai pris mon scooter garé devant chez elle. Je lui ai crié un petit mot d’amour, mais je crois bien qu’elle m’a pas entendu. 

 

J'ai un vieux cinquante qui fait un boucan pas possible. Muriel n’a jamais voulu monter à l’arrière, alors on prend toujours sa bagnole. Le problème, c’est que je dois laisser mon chien à mon coloc, parce qu'elle veut pas qu’il monte dedans. Elle dit qu'il met des poils partout, et qu'après sa bagnole vaudra plus rien. Du coup, je peux jamais rester très longtemps chez elle. Je pensais à tout ça en roulant.

J'avais pas fait 500 mètres, quand j’ai vu un truc sur la route. Il y avait une tortue qui traversait la départementale le long du parc. Je le jure, il n’y a qu’à moi que ça arrive ce genre de truc. À la vitesse où elle avançait, elle se ferait écraser avant d'arriver de l'autre côté. En plus, une voiture arrivait en face. 

Je fais attention à ces petits trucs-là, alors j’ai mis mon scooter en travers pour bloquer la voiture. C’était une dame qui conduisait. Elle a baissé la vitre, l’air de se demander ce que je faisais.

— Il y a une tortue au milieu de la route, j’ai dit.

Elle a regardé la route un instant, comme si elle hésitait. Finalement, elle a coupé le moteur et est sortie de la voiture.

Je lui ai montré la tortue du doigt.

— On peut pas la laisser là. C’est une espèce menacée.

— Ça vous arrive souvent d’arrêter des voitures pour une tortue ?

On était penchés au-dessus de la tortue.

— Bon, on fait quoi ? je lui ai dit.

— Je ne sais pas… On la met de l’autre côté ?

— On est sûrs que c’est là qu’elle veut aller ?

— Elle traverse, non ?

— Oui, mais c'est tout sec là-bas. Elle a survécu jusque-là de ce côté, c’est bien qu’elle s’en sortait. Pourquoi elle voudrait partir ?

— Peut-être qu’elle a envie d’aller de l’autre côté, tout simplement, a dit la femme.

— Ou peut-être qu’elle se trompe.

Elle m’a jeté un regard en coin.

— Vous réalisez qu’on est en train d’avoir un débat philosophique sur les choix de vie d’une tortue ?

— C’est important. Si on la met de l’autre côté et qu’elle aime pas, elle va vouloir revenir.

— Et alors ?

— Et alors, elle va retraverser. Et la prochaine fois, personne s'arrêtera.

Elle a secoué la tête.

— Vous êtes toujours comme ça ou c’est juste aujourd’hui ?

La tortue avançait toujours, centimètre par centimètre, comme si on n’existait pas.

— Sinon, on la remet là où elle était, j’ai proposé.

— Mais si elle était bien là-bas, pourquoi elle aurait traversé ?

— Peut-être qu’elle s’est trompée.

— Une tortue, ça se trompe ? a dit la femme.

— J’en sais rien. Mais elle doit plus être toute jeune. Elle nous a même pas vue.

— Il doit bien y avoir une association ou un refuge pour ce genre de trucs.

Elle a sorti son téléphone et cherché un numéro. On a appelé, mais ça ne répondait pas.

On était bien embêtés.

— Vous la prenez ou c’est moi ? j’ai demandé

Finalement, elle a ouvert son coffre et m’a donné un carton. J’ai mis la tortue dedans avec un peu d’herbe pour qu’elle ait de quoi manger.

La femme a refermé son coffre et m’a regardé comme si j’étais du genre à ramasser tous les escargots après la pluie.

— Vous savez quoi ?

— Quoi ?

— Je pense qu’elle s’en fout complètement.

J’ai baissé les yeux vers le carton. La tortue m’a regardé. Enfin, je crois.

La femme est remontée dans sa voiture et a démarré.

— Bonne chance avec votre tortue.

Et elle est partie.

J'ai regardé la tortue. Si elle avait haussé les épaules, ça n’aurait pas été plus clair.

 

Je suis retourné chez Muriel vraiment content de moi. C’est pas tous les jours qu’on sauve une tortue. J'avais prévu de poser le carton chez elle et de repartir illico chercher à manger.

Elle était toujours là, assise sur son tabouret devant la porte ouverte. 

Elle a fait une tête étonnée.

— Tu as ramené à manger ?

J’ai levé le carton, heureux.

— Non, mieux !

Elle a mis quelques secondes à comprendre. Puis, d'un coup, elle a explosé. Elle s'est mise à répéter :

— J’ai faim, j'ai faim, j'ai faim.

J'ai essayé de lui faire comprendre que je pouvais pas laisser la tortue sur la route, que c'est une espèce menacée, qu'il y avait même une femme qui s'était arrêtée, et que j'avais le numéro d'une association qui s'occupe des tortue mais qu'ils répondaient pas. 

Mais Muriel continuait :

— J’ai faim, j’ai faim, j’ai faim.

Elle pouvait plus s'arrêter. 

Mais c’est quand j’ai pris mon téléphone pour essayer de rappeler l’association que ça a complètement dégénéré.

— Je m’en fous de ta tortue ! J’ai faim ! J’ai froid ! J’ai faim ! J’ai froid ! Tu me laisses là ! Pour une tortue ! Une putain de tortue ! Elle peut crever, ta tortue ! J’ai froid ! Tu me laisses avec la porte ouverte ! J’ai faim ! J’ai froid ! J’ai faim ! J’ai faim ! J’ai faim !

Puis elle est partie au fond de la maison.

J’ai senti que ça allait mal tourner. J'ai attrapé le carton avec la tortue et j'ai descendu les marches jusqu'au scooter. Et soudain, Muriel est réapparue dans l’encadrement de la porte rouge. 

Elle continuait à hurler :

— Ta putain de tortue ! J’ai faim ! J’ai froid ! Une putain de tortue ! J’ai froid ! J’ai faim !

Elle avait les bras chargés. Mes bouquins, mes fringues, et même son portrait que je lui avais peint pour la Saint-Valentin. Elle faisait tellement de boucan que les voisins sont sortis. Ils nous regardaient de loin, comme si c’était normal. Elle m’aurait arraché le cœur sur place, personne n’aurait bougé. Et puis elle a commencé à me balancer mes affaires une par une.

Dans ces moments-là, je sais qu’il vaut mieux ne rien dire.

Alors, j’ai tout ramassé.

J’ai calé ça comme j’ai pu. 

Entre le guidon et la selle.

Dans mon sac, sous mon cul.

Bref, à la fin, il y en avait partout.

J’ai mis le carton avec la tortue sur mes genoux.

Muriel n’avait plus rien à balancer.

Mais elle a continué à nous traiter de connards, moi et la tortue.

J’ai mis le contact.

Je l’ai regardée encore une fois.

Elle était sexy, Muriel.

Derrière elle, la porte dessinait un grand rectangle rouge qui tranchait avec le mur sale.

Dommage, je me suis dit en partant.

J’ai pas pu mettre la dernière couche.

 

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