Kojève - Introduction à la lecture de Hegel (1933-1939)
Alexandre Kojève
Introduction à la lecture de Hegel
Résumé abrégé par César Valentine
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Introduction préliminaire
Les pages qui suivent proposent un résumé de plusieurs chapitres de l’Introduction à la lecture de Hegel d’Alexandre Kojève, consacrés à la place et au rôle de la religion dans la phénoménologie de l'Esprit.
La thèse centrale de Kojève : la religion est une étape nécessaire du processus historique de l’Esprit, mais elle doit être dépassée dans l’anthropologie philosophique.
- La religion n’est pas un simple système de croyances, mais un moment de l’histoire de l’Esprit, c’est-à-dire de la conscience que l’humanité a d’elle-même.
- Ce moment est transitoire : il prépare sa propre disparition dans la philosophie, où ce que l’homme disait de Dieu, il le dira de lui-même.
- Le christianisme joue un rôle pivot : il formule l’unité de l’homme et de Dieu, mais dans la représentation
- La philosophie réalise cette unité dans le concept.
Plan du résumé :
- De la quatrième prémisse de la Phénoménologie de l’Esprit : désir, lutte pour la reconnaissance, dialectique maître/esclave, idéologies intermédiaires (stoïcisme, scepticisme, christianisme) et dépassement révolutionnaire.
- Du christianisme à la science de Hegel : la philosophie remplace la théologie, l’athéisme conscient succède à l’athéisme inconscient, et l’idéal religieux se réalise historiquement sous la forme d’une anthropologie.
- Les trois grandes étapes de la religion : naturelle, esthétique, révélée. Ce parcours interne culmine dans la mort du Christ, où la figure sensible de Dieu se résorbe dans le concept. La communauté reste pourtant inachevée tant que le savoir demeure représentation.
- La foi : ce chapitre précise la différence entre foi et religion : la foi comme posture sans contenu conceptuel propre, la religion comme système de représentations. Cette distinction prépare à comprendre la religion véritable comme immanence de la raison, où l’homme dit de lui-même ce qu’il disait autrefois de son Dieu.
- Religion grecque et religion chrétienne : ce chapitre met en regard la belle apparence des formes grecques et l’incarnation chrétienne de l’absolu dans l’homme. Ce sont eux styles spirituels qui, chez Hegel, convergent vers l’idée que l’Esprit divin se révèle comme Esprit humain.
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De la quatrième prémisse de la Phénoménologie de l’Esprit
(Processus de l’évolution historique chez Hegel)
L'existence humaine implique la conscience de soi, mais il faut préalablement qu'il y ait conscience, c'est-à-dire qu'il faut qu'il y ait un extérieur, un non-humain, qui soit la révélation de l'être. Hegel décrit cette conscience dans le premier chapitre comme la certitude sensible, ou la connaissance contemplative de l'être : l'homme qui contemple est absorbé et s'oublie. Le « je » ne peut pas intervenir. Pour que le « je » intervienne, il faut le désir. Le désir est un rappel à soi : il y a la chose et lui. C'est donc le désir qui est la base de la conscience de soi, et donc de l'homme. L'homme du désir est un vide qui est un état. L'homme est action négatrice : il transforme l'extérieur et se transforme lui-même. L'action négatrice est provoquée par un désir. Ce n'est pas une action négative, mais une action négatrice. Mais pour qu'il y ait conscience de soi, il faut une transcendance par rapport à soi. Le désir doit donc porter sur un autre désir, sur un autre moi. Il faut ainsi l'existence de plusieurs désirs pouvant se désirer mutuellement.
L'homme ne peut se réaliser que par la reconnaissance universelle. C'est une lutte pour la vie et la mort. Mais il faut ajouter une prémisse, sinon les hommes s'entre-détruiraient jusqu'à ce qu'il n'en reste qu'un seul. La lutte doit donc se conclure de manière à ce que les deux adversaires restent en vie : l'un cède à l'autre. Il en résulte une différence entre le maître et l'esclave.
Ces quatre prémisses rendent possible un processus historique. Je les rappelle :
- Révélation de l'être.
- Action négatrice provoquée par un désir.
- Existence de plusieurs désirs pouvant se désirer mutuellement.
- Différence entre le maître et l'esclave.
L'histoire s'arrête lorsque disparaît la différence entre le maître et l'esclave, ce qui équivaut à la réalisation de l'homme intégral, le citoyen de l'État universel. L'histoire est donc la dialectique entre maîtrise et servitude.
Schéma de l'évolution historique
- Au début, deux êtres sont déterminés par la nature.
- En risquant sa vie, le maître s'élève au-dessus de sa nature. Il devient humain et se crée par sa propre action.
- En travaillant, l'esclave transforme le monde et s'élève au-dessus de sa nature.
- En changeant le monde, l'esclave se transforme lui-même, tandis que le maître ne change que pour l'esclave.
Avant de réaliser sa liberté, l'esclave élabore une série d’idéologies pour concilier l’idéal de liberté et la servitude :
- Le stoïcisme : la liberté est réduite à la liberté de pensée dans l'État moderne, mais l'homme ne peut être satisfait sans action. Cette solution est donc insuffisante.
- Le scepticisme et le nihilisme : ils cherchent une nouvelle idéologie pour résoudre la contradiction entre l’idéal de liberté et la servitude.
- L’idéologie chrétienne : l’homme déclare que toute existence implique une contradiction. Il imagine l’autre monde : ici, il est esclave, là-bas, il sera libre. Il n’a donc pas à lutter contre le maître, puisque Dieu le reconnaît. Hegel y voit une solution intelligente, mais trop facile : une libération sans lutte et sans risque est impossible. En réalité, l’esclave accepte un maître divin par crainte de la mort. Cette servitude est le prix de sa vie éternelle (la première servitude était le prix de sa vie biologique face au maître).
Le christianisme naît ainsi de la peur de l’esclave devant le néant et de son refus d’accepter la mort. Se libérer de Dieu et vivre en homme libre implique alors d’accepter l’idée de la mort, ce qui conduit à l’athéisme. Réaliser la liberté suppose donc de détruire la théologie chrétienne, où la liberté n’était qu’un idéal. C’est ce que fait la Révolution française.
La liberté réalisée est enfin conçue par la philosophie de Hegel. Mais pour que la révolution se concrétise, le processus idéal et le processus réel doivent se rejoindre : les conditions matérielles doivent être réunies. Ainsi, c’est l’ensemble du processus historique qui a rendu possible la Révolution française.
Napoléon est l’homme historique, mais il lui manque la pleine conscience de soi. C’est Hegel qui réalise cette dernière condition en décrivant le processus de la conscience de soi. Le couple Napoléon-Hegel incarne ainsi le rapport entre l’homme historique et le philosophe, entre Ergon (l’action) et Logos (le discours).
Ce couple représente l’homme accompli : il est (Napoléon) et il sait être (Hegel). Il y a donc une résolution de la contradiction entre le particulier et l’universel, entre la foi et la raison. Le couple Napoléon-Hegel est à la fois immédiateté-foi et raison. Napoléon fait reconnaître la valeur de sa particularité dans un monde qu’il a lui-même créé, tandis que Hegel révèle cette réalisation à travers le processus historique exposé dans la Phénoménologie de l’Esprit.
La révélation hégélienne de Napoléon comme Dieu apparaissant transforme ainsi le mythe de la foi chrétienne en savoir absolu. Ce savoir absolu est aussi une religion, en tant que théodicée. Dès lors, la philosophie de Hegel devient la nouvelle religion, destinée à remplacer progressivement toutes les formes de religion existantes.
(Dans les développements de Hegel, il est question de l’attitude cognitive et émotionnelle que l’individu particulier adopte vis-à-vis de l’universel, conçu comme un Dieu transcendant).
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Du christianisme à la science de Hegel
Ou : de l’individualité dans la transcendance à l’individualité réalisée ou absolue
La période post-révolutionnaire est appelée à être post-chrétienne. Autrement dit, elle tend vers un dépassement du christianisme. La science de Hegel remplacera la religion. Comment ce passage s’opère-t-il ?
La réalité est le monde, et ce monde implique l’homme. On peut dire que l’idée du réel, c’est l’humanité, mais l’humanité considérée dans sa totalité. Autrement dit, l'humanité considérée dans sa totalité, c’est l’histoire, et plus concrètement, c'est la société.
L’État est l’intégration des citoyens. Mais tant que l’idéal politique n’est pas pleinement réalisé, l’homme s’oppose à l’État, tout comme il oppose son moi au monde. Dans cette opposition, la réalité du monde est alors perçue comme autonome, c’est-à-dire divine, c'est-à-dire Dieu.
L’homme se comprend dans et par la religion, au sens large, incluant la théologie et d’autres formes de pensée. Mais toute religion engendre son complément philosophique, car l’homme cherche à comprendre son opposition au monde.
C’est ici qu’intervient l’État absolu, fondé par la science de Hegel, qui remplacera la théologie par une anthropologie, opérant ainsi une synthèse entre la religion et la philosophie.
- La religion et l’art révélaient à l’homme sa réalité universelle.
- La philosophie révélait à l'homme sa réalité particulière.
En somme, le peuple se comprend comme peuple à travers l’art et la théologie.
Pourquoi, pour Hegel, le destin du christianisme est-il l’athéisme ?
L’homme post-révolutionnaire ne perçoit pas encore son propre athéisme. Kant, par exemple, parle de Dieu, mais sous la forme d’une morale réfléchie, il parle de dieu comme contenu positif.
(Kant divinise l’homme, c’est-à-dire qu’il en fait une valeur suprême, absolument autonome. Ce qui signifie que Kant est, en réalité, athée.)
En somme , c'est un athéisme inconscient qui doit aboutir à un athéisme conscient, et qui trouve selon Hegel son accomplissement dans la pensée de Hegel.
Mais on le voit, dans la Phénoménologie de l'Esprit, la religion constitue une étape essentielle, car elle est une autoconnaissance : en croyant parler de Dieu, l’homme parle en réalité de lui-même.
Dans la religion, l’Esprit prend conscience de lui-même, mais cette autoconscience demeure insuffisante, car dans la religion, l’Esprit est conscient de soi « en soi », c'est-à-dire encore méconnu, enveloppé, c'est une conscience de soi qui n'est pas accomplie. Autrement dit, l’Esprit est conscient de soi, mais il ne s’est pas encore pleinement révélé à lui-même. L’homme croit parler de Dieu alors qu’il ne fait que parler de lui-même. Sa conscience de soi n'est donc pas « pour soi », c'est-à-dire pour lui-même :
L'homme prend inconsciemment conscience de soi en croyant prendre conscience de Dieu.
(Dans le chapitre VII de la Phénoménologie de l'Esprit, Hegel réalise ainsi une anthropologie de cette « inconsciente conscience de soi ». De fait, en décrivant ces processus cognitifs, il produit une anthropologie qui se présente sous la forme d’une théologie).
La base de toute religion repose sur un refus d’accepter le monde réel, un refus servile qui se traduit par un dualisme : une séparation entre l’image que j’ai de moi-même et la réalité que je suis. Ce dualisme est objectivé dans la religion.
Dans le chapitre VII de la Phénoménologie de l'Esprit, Hegel montre comment l’évolution des religions élimine progressivement ce dualisme, jusqu’à aboutir à l’athéisme post-révolutionnaire.
Cet athéisme marque l’égalité entre l’idéel humain et la réalité humaine : Dieu cesse d’être supra humain, et l’homme devient Dieu. Et tout cela, grâce à Hegel.
Double Mouvement :
- Quand l’idéal est réalisé par la Révolution, le dualisme religieux disparaît.
- Quand l’homme ne projette plus son idéal dans un au-delà, il peut commencer à le réaliser dans le monde par sa propre action, c’est-à-dire par la Révolution.
Mais plus encore, la Révolution réalise dans le monde l’idéal de la religion, c'est-à-dire celui de l’au-delà.
La religion supprimée, c'est la science absolue, de sorte que l’idéal se transforme en vérité, et que l’idée réalisée dans le monde cesse d’être chrétienne : l’Esprit divin est devenu humain.
Le but de l’évolution religieuse est donc la réalisation intégrale de la religion, c’est-à-dire l’athéisme : L’homme se dira de lui-même ce qu’il disait autrefois de son Dieu.
Ainsi, pour obtenir une anthropologie athée, il suffit de dire de l’homme tout ce que le chrétien dit de son Dieu.
En somme, les différentes religions sont les étapes du devenir de la conscience de soi. La conscience de soi parfaite et complète est athée. Donc l’objet réel de la religion est l’homme. Ainsi, toute théologie est une anthropologie. (Dieu n'est que l'action négatrice (créatrice) de l'homme).
En parlant de lui, l'homme croit parler de Dieu. C'est cette projection imaginative (= ce manque de conscience de soi) dans l'au-delà qui distingue la pensée religieuse de la pensée philosophique.
L'homme parfait est la réalisation de l'idée chrétienne de l'individualité. De fait, le savoir absolu et la théologie chrétienne ont le même contenu, à l’exception de la notion de transcendance présente dans la théologie chrétienne. En d'autres mots, il faut dire de l'homme tout ce que le chrétien dit de son Dieu (ce passage s'effectue grâce à Napoléon).
La théologie chrétienne révèle le concept hégélien de l'individualité, mais sous la forme de la représentation.
Par ailleurs, en guise de dépassement, Hegel écrit dans la préface de la Phénoménologie de l'Esprit :
« Le temps est le concept lui-même qui existe empiriquement. »
Cela signifie que le concept est identifié au temps, c'est-à-dire à la réalité temporelle. Le concept est temps. Le concept a un avenir.
Mais le temps se présente aussi comme quelque chose d’extérieur à la conscience, ce qui produit une opposition entre le temps en moi et le temps hors de moi.
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Les trois grandes étapes de la religion
La religion est la conscience de soi de l'esprit. Cette prise de conscience successive se manifeste à travers les étapes de l’histoire de la philosophie.
La religion effectue des étapes (que Kojève appelle aussi des figures(, avant d’arriver à la religion véritable. Comme toujours chez Hegel, chaque objet possède en puissance sa vérité. Donc chaque religion est déjà en puissance la religion véritable.
La dialectique de la religion est donc la dialectique des déterminabilités des figures de l’esprit absolu.
(Le concept de la religion est la réconciliation du particulier et de l’universel. Cette réconciliation du particulier et de l'universel, on peut également l’appeler spiritualité.)
Il faut bien comprendre que la religion n’est pas seulement perçue comme le rapport de l’homme au divin, mais bien plus comme la conscience de soi de Dieu, de l’esprit, et donc aussi de l’homme.
Il y a trois grandes étapes dans la religion :
- La religion naturelle
- La religion esthétique
- La religion révélée
La religion naturelle (Dieu s’apparaît à lui-même immédiatement)
L’homme prie la nature, mais la nature est en dehors de lui. L’esprit n’est pas encore accompli.
La religion naturelle comporte trois mouvements :
- La religion de la lumière = certitude sensible
- La religion des animaux et des plantes = perception
- L’esprit artisan = entendement. C'est le moment de l'unification des peuplades. Grâce à cette unification, ils construisent une œuvre.
La religion esthétique (Dieu supprime cette immédiateté et se représente lui-même à lui-même dans l’art)
L’homme crée ses propres formes = conscience de soi.
Dans La Phénoménologie de l’Esprit, l’art est un moment de la religion. Plus tard, Hegel distinguera, dans l’esprit absolu : l’art, la religion et la philosophie.
La religion révélée (Identité de l’homme et de Dieu. Christ = Dieu-homme. Homme = homme-Dieu.)
L’esprit s’apparaît à lui-même comme esprit réel et effectif : c’est Jésus (en soi et pour soi, c’est-à-dire pleinement réalisé). L’esprit devient concept et non plus seulement représentation. La religion révélée, c'est aussi le moment de la connaissance du mal.
La religion révélée est la religion manifeste par la venue du Christ. Le Christ permet l’identité entre la nature divine et la nature humaine : cette identité même constitue la religion révélée.
« Celui qui m’a vu a vu le Père » (Jean 14).
Dieu devient vu et entendu. Il s’éprouve par les sens, dans l’immédiateté des sens, ce qui équivaut au concept le plus parfait. Mais le Christ, en plus d’être conscience immédiate (= unité de l’être et de l’essence), est aussi conscience religieuse. C’est-à-dire que le savoir immédiat sensible (Jésus) est aussi savoir de l’essence (Dieu).
La conscience religieuse est donc la reconnaissance de Dieu dans la manifestation immédiate : Dieu est partout (c’est ce savoir qui est la spiritualité).
Le savoir de l’essence (Dieu) est spéculatif, mais dans la religion ce savoir demeure seulement dans la représentation.
En même temps que le Christ meurt, Dieu est mort. Cela signifie que la mort de Jésus contient la mort de l’abstraction de Dieu, c’est-à-dire la mort de son apparence immédiate. Lorsque Jésus meurt, cette figure sensible et extérieure de Dieu disparaît.
À cet instant, l’homme se retrouve abandonné à lui-même. Mais, dans la perte de Dieu, il découvre aussi qu’il est lui-même la détermination de Dieu, autrement dit, la conscience que Dieu a de lui-même. Ainsi, au moment même où Jésus meurt, et donc où l’abstraction de Dieu disparaît, Dieu devient sujet. C’est la transfiguration : la représentation cède la place au concept = L’homme s'est spiritualisé.
Pourtant, la communauté religieuse n'est pas accomplie. Elle considère encore ses différents moments comme immobiles. Elle ne se pense pas comme un processus vivant, car son savoir spéculatif demeure enfermé dans la représentation, donc dans l’extériorité. Sa conscience religieuse reste imparfaite : elle est contemplative, et maintient l’opposition entre particulier et universel. L’en-deçà et l’au-delà restent séparés.
Dans cette perspective, le Christ appartient au passé et l’Église à l’avenir, comme promesse de triomphe de la religion, ce qui correspond à la conscience malheureuse. Le chrétien se trouve isolé du monde, et il fait de cet isolement, de ce malheur, la substance même de sa conscience religieuse.
Seule la philosophie peut résoudre ce dilemme, car elle embrasse la totalité : aucun objet ne lui est extérieur, elle est elle-même son propre sujet.
La religion, elle, reste tournée vers une unité qui lui est extérieure : le Christ, séparé dans le temps et l’espace.
On peut ainsi comprendre que la religion véritable, pour Hegel, est l’esprit dans lequel la conscience se retrouve avec joie : immanence de la raison = athéisme.
Deux remarques :
- Morale grecque : « Deviens ce que tu es » = morale de la permanence de l’identité avec soi.
- Morale chrétienne : « Deviens ce que tu n’es pas encore » = morale de la conversion.
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La foi
Est-ce Dieu qui tend vers l’homme ou l’homme qui tend vers Dieu ? La question est difficile. Un passage de l’Introduction à la Petite Logique de Hegel peut nous éclairer.
Qu’est-ce que la foi ?
Hegel définit la foi comme l’indivisibilité absolue de l’être de Dieu et de sa pensée. Voici comment il procède :
- Différence entre le mot et la chose
Il y a une distinction entre l’idée d’une chose et la chose elle-même. L’idée de voiture n’est pas la voiture - Différence ontologique entre dieu et les choses
Mais Dieu n’est ni un objet de même type qu’une voiture, ni une simple notion comparable à celle de voiture. - Finitude des choses
Les choses sont finies parce que leur existence est distincte de leur notion. En d’autres termes, leur existence particulière se distingue de leur essence conceptuelle. - Dieu comme unité de l’être et de la notion
En ce qui concerne Dieu, notion et être sont inséparables. L’unité de ces deux dimensions constitue précisément la notion de Dieu. Dieu est esprit, et la notion de Dieu intègre son être, tout comme l’être de Dieu intègre sa notion.
Deux précisions essentielles
- La pure intellection est vide de contenu
La pure intellection est critique. Elle dissout tout contenu car rien ne résiste à l'esprit, et elle ne laisse subsister que la pensée pure. - La foi a le contenu, sans intellection
La foi repose sur des dogmes plutôt que sur la réflexion.
Il faut donc distinguer :
- La religion : elle possède un contenu riche et structuré.
- La foi : elle n’a pas de contenu propre et constitue une simple posture. De sorte que cette intuition n'est que projection et autosuggestion.
Donc deux perspectives s'opposent :
- Soit l’Absolu se livre à la foi, et il faut alors trouver la place de la philosophie.
- Soit l’Absolu est inaccessible, ce qui impliquerait l’échec de la métaphysique.
Or, pour Hegel, c’est l’immanence de Dieu qui garantit la connaissance. Si Dieu était purement transcendant, alors la connaissance ne pourrait jamais être absolue et resterait à jamais relative. Pour Hegel, « le réel est rationnel, et le rationnel est réel. »
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Religion grecque et chrétienne
(On trouve des éléments de réponse dans La Philosophie de l’Histoire, p. 577-581.)
Religion grecque
La religion grecque est le triomphe de l’esprit subjectif. Le sujet est donc l’aspect essentiel de la réalité. Ce qui a de la valeur dans la religion grecque, c’est la belle apparence. La divinité est attachée à la singularité des formes particulières, c’est-à-dire à un homme élevé, idéalisé.
De plus, la divinité y possède une forme achevée : les dieux sont taillés dans le marbre, le métal, le bois. Mais Dieu est essentiellement liberté. Ce que les Grecs n’ont pas compris, c’est que l’homme, en soi, est fait à l’image de Dieu. Autrement dit, la nature de l’homme est essentiellement liberté.
Ainsi, on reproche aux Grecs leur anthropomorphisme. Mais en réalité, les dieux grecs n’étaient pas assez anthropomorphiques.
Religion chrétienne
L’esprit chrétien est l’unité de la nature humaine et divine. Dieu ne peut se manifester que comme spiritualité, c’est-à-dire comme idéalité. L’idéal est ce qui est complet : c’est donc une individualité vivante où s’accordent forme sensible et esprit pur.
Dieu doit se manifester dans la forme humaine, car seule la forme humaine permet d’éprouver le sensible de Dieu. On peut donc en déduire que la spiritualité est essentiellement humaine : elle est la vérité qui accomplit l’être même du sujet et qui se donne comme résultat.
Dans toutes les autres manifestations non humaines (animal, totem, buisson ardent), Dieu n’est perçu que dans l’intériorité du sujet, comme la connaissance que la manifestation excède son apparaître. Or, Dieu doit apparaître, car une essence n’est rien si elle ne se donne pas dans l’immédiateté de l’apparaître.
Dans la religion grecque, la manifestation de Dieu constitue le mode le plus haut : elle est une modalité esthétique. Dieu n’est pas posé comme un moment du processus, il est perçu objectivement.
Dans la religion chrétienne, au contraire, la manifestation de Dieu n’est qu’un moment du divin. Le Christ meurt = dépassement.
Les philosophes sont proches du Seigneur. Ils ont le devoir d’écrire les paroles de Dieu et n’ont d’autre intérêt que la vérité. Cette recherche de la vérité fonde leur légitimité, à l’inverse de ceux qui sont motivés par le pouvoir, les femmes ou l’argent. (Cours d'histoire de la philosophie III 94-96)
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Synthèse thématique
Cette synthèse reprend et réorganise des notes personnelles prises à partir de ma lecture de l'introduction à la lecture de Hegel de Kojève. Il ne s'agit pas d'un texte de Kojève mais d'un résumé libre qui conserve ma formulation et mes choix.
Le concept de la religion absolue chez Hegel
La religion absolue est celle qui a pour contenu l’esprit absolu, c’est-à-dire la totalité des attitudes existentielles possibles, intégrées et ordonnées comme un processus.
Par essence, elle doit être révélée :
- Révélée historiquement par l’action universelle de l’homme historique
- Révélée par Dieu, dans le discours (logos), par le savoir absolu, ce que Hegel accomplit philosophiquement.
Hegel nomme cet état final un « état universel et homogène », réalisé par l’homme historique et révélé par le philosophe : l’unité, la synthèse du particulier et de l’universel, de l’action et du logos.
On pourrait y voir la figure dialectique réconciliée du roi-philosophe de Platon.
- Chez Kojève, cette réconciliation signe la fin de l’histoire.
- Chez Hegel, l’histoire est conceptuellement close, l’Esprit s’est accompli, mais le monde concret, avec ses conflits et contradictions, continue de tourner.
Réalisation historique et politique
Chez Hegel, la dialectique de la religion absolue est la description de la structure même de l’être. La révélation historique n’est pas un événement isolé : elle est la culmination de l’histoire humaine comme développement de la liberté.
Kojève, en prolongeant Hegel, y voit la fin de l’histoire au sens fort : le moment où l’action humaine (particulier) et le savoir philosophique (universel) se rejoignent dans une forme politique et spirituelle unifiée. Cette forme n’est pas la domination d’un pôle sur l’autre, mais la réconciliation de l’agir et du penser, du pouvoir et de la vérité.
Portée ontologique, métaphysique et phénoménologique de la dialectique
Dire que l’être est dialectique, c’est :
- Sur le plan ontologique : affirmer qu’il est une totalité qui implique à la fois l’identité et la négativité.
- Sur le plan métaphysique : affirmer qu’il se réalise naturellement (monde naturel) et historiquement (monde historique) : il n’existe pas de monde divin séparé.
- Sur le plan phénoménologique : affirmer que le réel apparaît à la fois comme chose (le monde) et comme conscience de soi (= l’individu libre historique).
Ainsi, il existe un rapport constitutif entre l’être donné et l’action créatrice : l’histoire est la scène où ce rapport se manifeste et s’accomplit.
Remarque finale
À la relativité de la connaissance, Hegel oppose sa philosophie absolue. Nous sommes toujours dans Dieu, car Dieu se manifeste à lui-même à travers la totalité du monde. De sorte que la pensée de soi vise, dans son achèvement, la pensée de l’absolu. Mais cette élévation de la pensée passe par des moments : différents moments au cours desquels la pensée opère une auto-négation pour basculer dans son opposé. C’est le moment négativement rationnel de la dialectique. L’Esprit s’achève dans la réconciliation des opposés : le moment réellement et concrètement positif, synthèse de Dieu et de l’homme, de l’homme et de Dieu.
C’est cela, le savoir absolu : se connaître soi-même comme étant identique à l’Idée. Une identité vécue dans l’acte de connaître, et non figée dans la représentation.
Le discours philosophique va contre notre relation immédiate au monde : il a pour objet de libérer la pensée et de libérer la langue. Voilà pourquoi il est différent, et pourquoi il possède un langage qui lui est propre.
L’universel doit se déterminer pour devenir effectif. Il se réalise donc par sa propre négation. Si l’Absolu (c’est-à-dire Dieu) ne se livre que dans le relatif, c’est-à-dire dans la forme particulière de la réalité présente, alors le philosophe est celui qui cherche l’éternel qui reste présent sous l’apparence du temporel et du passager. L’éternel se cache sous le temporel, le présent se cache sous le passager.
Pour le dire autrement, le philosophe est celui qui déploie une herméneutique de ce qui est donné, présentement et réellement.
En guise de conclusion
« Le concept de la religion véritable, c’est-à-dire de celle qui a pour contenu l’esprit absolu, implique essentiellement qu’elle soit révélée et révélée par Dieu. »
(Hegel, Philosophie de l'esprit, La religion révélée, 564)
Commentaire explicatif :
« Le concept (c’est-à-dire la vérité de l’être et de l’essence) de la religion véritable (la philosophie de Hegel à son point d’achèvement), c’est-à-dire de celle qui a pour contenu l’esprit absolu (la totalité des attitudes existentielles possibles et de tout le processus historique), implique essentiellement (parce qu’elle est l’ordre des étapes concrètes de l’existence intégrale) qu’elle soit révélée (réalisée par l’action universelle de l’homme historique), et révélée par Dieu (révélée dans le discours, le Logos, par le savoir absolu, c’est-à-dire la philosophie hégélienne). »
Selon moi, cette phrase signifie que l’« État universel et homogène » est réalisé par l’homme historique (l’action) et révélé par le philosophe (le discours).
Elle exprime l’unité du particulier et de l’universel, de l’action et de la pensée, dans la figure dialectique réconciliée du roi-philosophe.
En d'autres mots, Hegel se met au centre comme celui par qui cette clôture peut être pensée.
Et hop, grâce à Napoléon et Hegel, L'histoire est terminée !
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Note annexe — Sur l’amour (pensées personnelles à partir de la lecture de Hegel)
La connaissance spéculative ne commence pas par la vérité donnée.
L’amour est la délivrance de la sensibilité. Qu’est-ce que cette délivrance ? C’est le passage de la nécessité à la liberté, de la réalité au concept.
L’amour, c’est donc le concept dans la sensibilité.










