Nathalie Sarraute - Ce que voient les oiseaux (1956)
Nathalie Sarraute - Ce que voient les oiseaux (1956)
Résumé, abrégé et clarifications par César Valentine
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Nathalie Sarraute (1900-1999) est une écrivaine française associée au Nouveau Roman. Elle a cherché toute sa vie à renouveler la forme romanesque en explorant les mouvements intérieurs et les « tropismes » de la conscience (les tropismes sont de minuscules mouvements intérieurs, souvent inconscients, qui traversent la pensée ou la sensibilité avant même d’être mis en mots).
Dans « Ce que voient les oiseaux », elle réfléchit à la réception des œuvres littéraires : pourquoi le public acclame parfois des faux chefs-d’œuvre, pourquoi il lit mal les grands livres, et comment distinguer les écrivains qui répètent des formes mortes de ceux qui, au prix de la solitude et du doute, parviennent à saisir la réalité vivante.
1. Le soupçon initial
Sarraute ouvre son texte par une méfiance envers l’admiration unanime pour les grands romans classiques.
Elle observe que les lecteurs en retiennent surtout des détails futiles (particularités physiques, tics, anecdotes, conseils pratiques) que l’on pourrait tout aussi bien trouver dans des œuvres sans valeur littéraire.
2. Le problème des faux chefs-d’œuvre
Le véritable danger apparaît quand des livres sans valeur sont proclamés chefs-d’œuvre par la critique.
Le public les suit alors aveuglément, allant jusqu’à les déclarer supérieurs aux classiques.
L’argument est simple : les livres du passé exigent un effort, puisqu’ils appartiennent à un autre monde, tandis que les œuvres contemporaines offrent un terrain familier, où tout paraît aller de soi : leurs personnages nous ressemblent, leurs sentiments, leurs idées, leurs conflits paraissent les nôtres.
3. Les résistances et l’accusation de formalisme
Ceux qui refusent de suivre l’enthousiasme général s’attirent aussitôt l’accusation de snobisme, d’intellectualisme et de formalisme.
On les soupçonne d’être partisans de « l’art pour l’art ».
Note personnelle : Un peu plus loin dans le texte, Sarraute renverse l’accusation : les soi-disant réalistes sont en fait les formalistes, puisqu’ils répètent des formes convenues. Les prétendus formalistes sont au contraire les vrais réalistes : ils cherchent à saisir la réalité, toujours difficile à atteindre, masquée par les clichés et les facilités.
Note personnelle : Sarraute se montre moqueuse envers ces lecteurs qui se croient raffinés parce qu’ils aiment les classiques, mais qui, en réalité, les lisent mal. Ils y cherchent seulement leur reflet, comme dans un roman médiocre d’aujourd’hui. Elle les excuse à demi, mais souligne qu’ils se trompent d’objet et se laissent bercer par une illusion de culture.
4. Pourquoi les faux chefs-d’œuvre tombent dans l’oubli
Sarraute constate que ces prétendus chefs-d’œuvre tombent vite dans l’oubli.
Leur défaut n’est pas un manque de talent (les auteurs de ces faux bons romans savent construire une intrigue et une atmosphère). Mais leur défaut est ailleurs : ils racontent seulement ce que voit aussi le lecteur. Ils se placent exactement au niveau du lecteur, ni en dessous, ni au-delà. Comme elle l’écrit : « ni au-dessous, là où se trouvent les auteurs et les lecteurs des romans-feuilletons, ni au-delà, dans ces pénombres secrètes, dans ce bouillonnement confus où nos actes et nos paroles s’élaborent ».
Grâce à cette position, les romanciers mettent le lecteur en confiance : il naît entre eux un sentiment de sympathie et de reconnaissance. Les analyses apparaissent simplement un peu plus profondes. De ce fait, l'auteur éclaire légèrement le lecteur sur lui-même et sur les autres. Le lecteur fait un petit effort, mais jamais au point d’être fatigué ou découragé : tout reste accessible.
De plus, pour les lecteurs, ce n’est pas un problème si ces livres ne durent pas. L’important, c’est que, sur le moment, la lecture leur a fait du bien. Mais Sarraute souligne qu’une telle opinion, apparemment très sage, cache quelque chose de troublant : dès que quelques années passent et qu’ont cesse de s’intéresser à ces livres, on s'aperçoit que ce que ces livres décrivaient n’était pas la réalité. Ou plutôt, que ce n’était qu’une réalité de surface, banale, parfois même plus banale que celle que nous percevons directement par nos propres sens.
5. La crédulité des lecteurs
Dans nos vies pressées, nous n’avons pas le temps de réfléchir en profondeur : nous nous fions aux apparences et acceptons volontiers des explications toutes faites.
De plus, dès qu’on espère trouver un réconfort, même le texte le plus pauvre paraît nous concerner. On y projette nos attentes, tout devient miroir et consolation. Alors, un roman qui répond à ce besoin nous semble être la vie elle-même, et nous n’hésitons pas à le prendre pour un chef-d’œuvre.
6. La confusion entre grands livres et faux bons romans
Il faut comprendre que le grand livre reste grand, et le faux bon roman reste médiocre, mais aux yeux de ces lecteurs ils finissent par se ressembler. Car ils ne perçoivent plus que les aspects communs aux deux. Ce qui faisait autrefois la nouveauté du grand livre a été banalisé par la répétition et l’imitation. Les lecteurs passent alors à côté de sa profondeur véritable et le lisent de la même manière qu'ils lisent un roman médiocre. Une grande partie de ceux qui disent aimer Proust aujourd’hui l’aiment pour de mauvaises raisons : portraits, anecdotes, psychologie facile, atmosphère familière. Or, ce sont précisément ces aspects (les plus imités) qui vieillissent et deviennent des clichés. Dès lors, les faux bons romans paraissent proches des grands livres, puisqu’ils reproduisent ces traits accessibles. Mais les lecteurs ne voyant que cela passent à côté de la véritable nouveauté du grand livre (la vérité et la vie) et le lisent comme un roman médiocre.
Mais les vrais livres ont une supériorité essentielle : ils supportent d’être relus, et à chaque lecture ils révèlent davantage.
7. Réalistes et formalistes
La différence entre grands livres et faux bons romans ne tient pas au talent des auteurs, mais à leur méthode. Sarraute oppose deux catégories : les « réalistes » et les « formalistes ».
Les réalistes : ils s’efforcent de saisir la réalité avec sincérité, en écartant les clichés. Ils doivent inventer leurs propres méthodes, au risque de dérouter le lecteur. Souvent isolés, ils doutent et souffrent (comme Cézanne, qui pensait parfois que sa peinture venait d’un défaut de sa vue).
Pour ces écrivains, le style n’est qu’un instrument destiné à faire émerger la réalité qu’ils veulent montrer. Il n’a pas pour but de procurer au lecteur des jouissances esthétiques. Sarraute compare le style au geste de l’athlète : plus le geste est adapté à sa fin, plus il est beau.
Lorsqu’ils parviennent à saisir la réalité (qu’elle soit métaphysique, poétique, psychologique ou sociale, ou parfois tout cela à la fois) rien ne peut ensuite l’effacer ni la dégrader. Même si elle se manifeste à travers des idées vieillies, des sentiments désuets, des personnages convenus ou une intrigue dont on devine l’issue, on sent malgré tout un noyau dur, irréductible, qui donne sa force à l’œuvre. Ce noyau, nous ne savons pas le nommer autrement que par des mots vagues : la vérité, la vie.
Les formalistes : ils prétendent être réalistes mais ne s’attachent qu’à la forme. Leur véritable objet n’est pas la réalité, mais la forme Ils reprennent des cadres vides (classiques ou modernes) qui, autrefois vivants, sont devenus incapables de saisir la réalité. Ils ne produisent que des personnages stéréotypés, des intrigues convenues et un style lisse, plat.
Autrefois, ces formes avaient servi à révéler l’inconnu et le déconcertant, mais la réalité s’étant déplacée, elles ne saisissent plus que des surfaces trompeuses.
C’est cette longue habitude (soumission aux conventions, distraction, hâte) qui nous fait accepter ces illusions. L’emprise des formalistes est aujourd’hui telle que le roman paraît le plus désavantagé de tous les arts. La peinture, elle, a eu la force de briser d’un coup ses conventions : suppression du sujet, de la perspective, de tout ce qui masquait l’objet pictural véritable, que Sarraute appelle la vérité, la vie. Mais cette évasion fut de courte durée. Les imitateurs ont vite transformé ces formes vivantes en formes mortes, et le spectateur, au lieu d’éprouver un choc, y a retrouvé de nouvelles joies faciles. Sarraute se moque alors de la peinture abstraite, réduite aux yeux du public à de simples « motifs décoratifs ».
(Voilà peut-être pourquoi les véritables expériences esthétiques sont rares, alors même que nous vivons dans un monde rempli d'oeuvres)
8. Le roman et la tentation révolutionnaire
Le roman est encore plus vulnérable que les autres arts, car il ne peut pas se passer du sujet, des personnages et de l’intrigue. Même s’il parvient à isoler la réalité qu’il veut saisir, l’écrivain doit toujours la faire passer par des personnages et des actions. De sorte que le lecteur reste attiré par ces éléments qu’il retrouve dans tous les romans, bons ou mauvais.
Les critiques littéraires encouragent eux aussi cette légèreté des lecteurs : au lieu d’éclairer le vrai travail de l’écrivain, ils renforcent cette confusion en s’attardant sur ces mêmes détails, plutôt que sur la réalité que le roman cherche à révéler.
La confusion devient extrême lorsqu’on veut faire du roman une arme révolutionnaire, mais en s’appuyant sur ce qu’il a de plus figé, de plus faible et de plus vieilli.
On obtient alors un réalisme de façade : personnages stéréotypés, types grossiers (héros positif, traître), intrigues construites selon les vieilles ficelles, style plat et uniforme jamais tendu par la résistance d’une réalité neuve.
Or, au nom de la morale et de la politique, on produit une immoralité littéraire : une réalité truquée et plate. Le lecteur ne retrouve rien de sa vie réelle, rien de ses conflits véritables. Alors, après un instant d'excitation et d'illusion, il s’en détourne, déçu et méfiant. On l’éloigne ainsi de ce que seule la littérature peut lui apporter : une connaissance plus lucide, plus profonde, plus juste de lui-même, de sa condition, et du monde.
9. L’espérance paradoxale
Mais il arrive que des écrivains, en cherchant à produire une œuvre « révolutionnaire », découvrent un aspect de la réalité qui peut effectivement servir à la propagation des idées révolutionnaires. Mais il arrive aussi que des individus qui n’écrivent qu’à partir d’eux-mêmes, isolés, inadaptés, repliés sur leur enfance (Sarraute pense ici implicitement à Proust), parviennent à mettre au jour une parcelle de réalité encore inconnue. Leurs œuvres, en se libérant des formes imposées et conventionnelles pour se tourner vers ce qui est libre, sincère et vivant, deviennent tôt ou tard des forces d’émancipation et de progrès.
10. Conclusion : prophétie
L’indifférence pour les faux romans et le goût pour les grandes œuvres du passé montrent qu’un basculement s’annonce. Certes, cette lecture reste souvent maladroite et superficielle, mais l’ennui devant le faux est déjà un signe de lucidité.
D’où sa conclusion ironique et prophétique. Ironique, comme si Sarraute lançait aux critiques « vous verrez bien qu’il vous faudra les supporter ces nouveaux écrivains ». Mais aussi prophétique, car tôt ou tard, il faudra non seulement tolérer ces écrivains solitaires, inadaptés, obsédés, qui mettent au jour des parcelles neuves de réalité, mais encore les encourager. Ce sont eux, malgré l’hostilité ou l’incompréhension, qui assurent la vitalité de la littérature et son pouvoir d’émancipation.


