Nathalie Sarraute - Tropismes (1939)


À propos de l’idée de Tropisme chez Nathalie Sarraute

César Valentine

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Pour comprendre ce que Nathalie Sarraute nomme tropisme, il faut d’abord distinguer ce terme de celui de déterminisme.

Le déterminisme est une théorie générale selon laquelle tout phénomène, qu’il soit naturel ou humain, est régi par des lois nécessaires. Cette théorie fonctionne à partir du principe de causalité : rien n'est sans cause.
Ainsi, la théorie du déterminisme pose que les actions des hommes sont, comme les phénomènes de la nature, soumis à un ensemble de causes extérieures : 

  • Le déterminisme biologique (l’individu est déterminé comme organisme vivant)
    • Besoins physiologiques : faim, soif, sommeil, sexualité, douleur
    • Constitution biologique : âge, santé, fatigue, hormones
    • Contraintes physiques et environnementales : climat, espace, corps

  • Le déterminisme social (l’individu est déterminé comme être social et historique)
    • Langage (formes de paroles disponibles)
    • Normes et moeurs
    • Institutions (école, famille, travail)
    • Classe sociale et conditions matérielles d’existence
    • Histoire et culture

  • Les puissances intérieures (l’individu est déterminé comme subjectivité. Les puissances intérieures sont des forces intériorisées issues du social ou du passé : c’est là que Sarraute travaille)
    • Désirs
    • Passions
    • Affects (honte, peur, fierté)
    • Habitudes
    • Schèmes de réaction (façon de réagir, de parler, de se défendre, etc.)


Sarraute ne fait pas de théorie. Elle observe. Le concept de tropisme permet de saisir comment ces déterminations prennent corps dans le vécu, sous la forme de mouvements affectifs et de réactions presque imperceptibles. Chez Sarraute, le tropisme n’est pas une théorie explicative, mais un nom pour désigner ce qui est déjà là, ce qui nous traverse en permanence.
Le tropisme n’est pas une loi ni un concept abstrait. C’est un mouvement concret, vécu, sensible. Le tropisme, c’est le mouvement concret par lequel le déterminisme se manifeste dans un individu. C’est le moment où le monde passe dans le corps, où les pressions invisibles de la société prennent la forme d’un geste, d’un ton, d’un goût, d’une émotion. Ou encore, on peut dire que le tropisme est la forme vécue du déterminisme.

Donc :

  • Le déterminisme est une doctrine
  • Le tropisme, c’est son expérience vécue

 

Les tropismes sont ces mouvements minuscules qui nous font parler d’une certaine voix, aimer tel pull plutôt qu’un autre, adopter une posture, un rôle, une manière d’être. Ils sont partout. En ce sens, on peut dire que tout est tropisme : chaque parole, chaque geste, chaque réaction est porté par un tropisme.
Le tropisme, c’est le dehors qui passe dans le dedans. Ce n’est pas seulement la société au sens strict, mais l’ensemble des habitudes, des attentes, des formes de vie, des modèles intériorisés. C’est pour cela que Sarraute parle toujours des tropismes au pluriel. Les tropismes, ce sont ces milliers de micro-mouvements qui révèlent la présence du dehors dans l’intime.

Un tropisme, c’est le fait de rougir en public, de parler d’un ton mièvre pour séduire, de se donner un ton professoral quand on veut paraître cultivé, de préférer tel vêtement, tel décor, tel mot. Ce sont ces automatismes où l’on croit être soi, mais où le social agit déjà à notre place. Nous avons appris ces gestes sans nous en rendre compte : ils constituent la mémoire invisible de la culture.

 

Il n’y a pas, derrière les tropismes, un moi vierge ou authentique qu’ils viendraient recouvrir. L’individu est la somme de ses tropismes. Ce que nous croyons le plus personnel, le plus intime, est souvent appris, imité, incorporé sans qu’on s’en rende compte. On peut s’en apercevoir soudain, par exemple quand on se surprend à faire un geste de son père ou de sa mère, à parler avec un ton qui ne nous ressemble pas, à jouer un rôle. À ce moment-là, on voit le tropisme. Et on ne peut le voir que parce qu’on s’en est, un instant, décalé.
Ce décalage n’abolit pas le déterminisme. Il ne révèle pas une liberté pure. Mais il permet parfois une transformation : on remplace un tropisme par un autre, on se corrige, on invente par contraste, par refus, par mélange. La liberté ne consiste pas à sortir des tropismes, mais à circuler entre eux, à les modifier peut-être, à ne pas les subir aveuglément.

C’est là que se situe la liberté selon Sarraute, non dans un dehors du déterminisme, mais dans la lucidité qui s’y exerce. La liberté, c’est le moment où l’on s’aperçoit que l’on imite son père en croisant les bras, ou qu’on adopte le ton d’un petit garçon ou d’une petite fille modèle : ce moment de conscience suspend le mouvement, le rend visible, et donc transformable.

 

Ce déplacement de regard s’inscrit dans un climat intellectuel plus large. Le XXᵉ siècle prolonge les intuitions du XIXᵉ : Marx, Nietzsche, Freud ont ouvert ce qu’on appelle le soupçon.
Sarraute y ajoute sa propre modalité : le soupçon du langage et du comportement ordinaire. Car si tout acte est le produit d’un ensemble de causes, on peut toujours soupçonner en lui un intérêt, une peur, un rôle. Comment être sûr de ce que nous voulons vraiment ? Comment être sûr que l’autre dit ce qu’il pense ?
Dès lors, toute parole devient équivoque : « dis-tu cela par bonté ou par vanité ? ». C’est le drame de  « Pour un oui ou pour un non » : l’analyse du ton finit par détruire le lien, non parce que cette analyse est fausse, mais parce qu’elle est infinie.

Chez Sarraute, il n’y a rien sous le langage que du langage encore. Analyser les tropismes, c’est toujours risquer de découvrir d’autres tropismes derrière. Et c’est cela qui rend le dialogue à la fois nécessaire et dangereux.

 

De fait, la liberté n’est pas un état mais une prise de conscience : le moment où l’on s’aperçoit, en même temps que l’on agit, que le monde agit déjà en nous